LE FEUILLE­TON

La Montagne (Clermont-Limagne) - - Au Quotidien -

Sans at­tendre de ré­ponse, elle ap­pelle son ma­ri tout en se di­ri­geant vers le la­bo­ra­toire :

Gas­ton ! Gas­ton ! Elle est ar­ri­vée ! Léo­pol­dine…

Oui, oui, j’ai dé­jà en­ten­du nos deux ga­lo­pins. Fais-la ve­nir. Si j’ar­rête de pas­ser le pi­lon main­te­nant, je vais ra­ter mon on­guent. Léo­pol­dine re­joint le vieil homme cour­bé sur un mor­tier en pierre, oc­cu­pé à broyer une mix­ture avec un pi­lon. Il re­lève la tête en s’ex­cu­sant :

Ma pauvre fille, je te re­çois fort mal ! Je suis dé­bor­dé et je n’ai per­sonne pour m’ai­der.

En bais­sant le ton, il pour­suit :

Que veux-tu, cette pauvre Mo­mone est d’une nul­li­té exem­plaire. Quant à ta mère, à part geindre der­rière son comp­toir… Si seule­ment ce grand im­bé­cile avait ac­cep­té de tra­vailler dans un la­bo­ra­toire ! Il vou­lait se battre, le bougre ! Ah, on voit le ré­sul­tat !

Vous… avez des nou­velles ? de­mande Léo­pol­dine, per­sua­dée que ses pa­rents savent quelque chose. De Clé­ment ? Non, et je n’en veux sur­tout pas !

Puis, pour mon­trer que pour lui ce su­jet-là est clos, il s’en­quiert de sa san­té :

Et toi, ma fille, tu vas bien ? Oui…

Tant mieux ! Al­lez, laisse-moi faire ma be­sogne, et ru­mi­ner tout seul… Léo­pol­dine sou­pire en pen­sant à son aî­né. À force de vou­loir le re­trou­ver, ne s’est-elle pas ber­cée d’illu­sions ? Sou­dain, elle craint avoir mal in­ter­pré­té les cour­riers de Cé­les­tin… Si c’était le cas, où se cache Clé­ment ? La jeune femme a hâte d’en par­ler à son pe­tit frère pour le­ver le doute.

Deux clientes dis­cutent avec Irène. Bas­tien et Paul sont dé­jà à leurs de­voirs avec leur mère. Léo­pol­dine s’éclipse dis­crè­te­ment. Elle monte dans sa chambre, pose ses af­faires sur le sol et s’as­sied sur son lit. Elle re­garde au­tour d’elle. De­puis des an­nées, les meubles n’ont pas bou­gé et la dé­co­ra­tion n’a pas chan­gé. Elle res­pire les odeurs de son en­fance mais cu­rieu­se­ment elle n’a plus les mêmes im­pres­sions qu’avant. Au­jourd’hui, elle se sent étran­gère dans la mai­son de ses pa­rents. Sans doute lui manque-til un foyer bien à elle ? À sa main droite, l’an­neau en lai­ton brille. Elle pense à Ilia, et à ses quelques mots : « On fe­ra comme si… » On est dé­jà à table, tante Léo ! La jeune femme, qui s’était as­sou­pie, se lève et des­cend les re­joindre dans la cui­sine. La mère est en train de ser­vir la soupe. Dor­mir en pleine jour­née, il n’y a pas idée ! Al­lez, passe ton as­siette. Le père, dé­jà ser­vi, re­garde sa fille. Tu as mai­gri. Ce doit être dur là­bas… Tu manges cor­rec­te­ment, au moins ?

Irène ré­pond à sa place :

Les sol­dats sont bien nour­ris, pour­quoi les in­fir­mières…

Laisse cau­ser Léo­pol­dine Gas­ton.

Irène s’as­sied en bou­gon­nant. Les en­fants lapent leur bouillon avec bruit et se donnent des coups de pied sous la table, en pouf­fant de rire. Ils n’ont pas le droit de par­ler et pro­fitent de la pré­sence de leur tante pour se faire re­mar­quer par n’im­porte quel autre moyen.

(à suivre)

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