« L’in­ter­dit se sub­sti­tue à l’au­to­ri­té »

■ Pour Mi­chael Sto­ra, spé­cia­liste des mondes nu­mé­riques, la loi fait de l’écran un cou­pable

La Montagne (Clermont-Limagne) - - Rentrée Scolaire - Na­tha­lie Van Praagh na­tha­lie.van­[email protected]­tre­france.com

Dès lun­di, jour de ren­trée, les té­lé­phones por­tables ne son­ne­ront plus à l’école et au col­lège. Pour le psy­cha­na­lyste Mi­chael Sto­ra, les écrans portent des en­jeux d’édu­ca­tion et d’au­to­ri­té qui mé­ritent un autre sort que le simple in­ter­dit.

«On a ten­dance à faire de l’écran un cou­pable au lieu d’en faire un al­lié », dé­fend Mi­chael Sto­ra, co­fon­da­teur de l’Ob­ser­va­toire des mondes nu­mé­riques en sciences hu­maines.

■ L’in­ter­dic­tion du por­table à l‘école, qu’en pen­sez­vous ? Que ce soit en fa­mille ou à l’école, je consi­dère qu’il faut faire des écrans des al­liés pé­da­go­giques pour édu­quer les en­fants au nu­mé­rique et les pré­ve­nir des dan­gers, des ex­cès. Ce que font d’ailleurs beau­coup de pro­fes­seurs en les uti­li­sant de ma­nière in­tel­li­gente et non en les dia­bo­li­sant. J’ima­gine que cette me­sure ré­pond à cer­taines per­tur­ba­tions en cours, au spectre de la por­no­gra­phie, au risque d’être fil­mé à son in­su… Mais les me­naces res­sur­gissent dès que l’on fran­chit le por­tail de l’école et l’in­ter­dit ne règle rien en soi si ce n’est don­ner l’en­vie à l’en­fant de le trans­gres­ser.

■ Cette loi peut-elle néan­moins ras­su­rer les pa­rents ? Les pa­rents ne sont pas exempts de pa­ra­doxes. Ils offrent sou­vent un por­table trop tôt à leur en­fant, dès les CM1 ou le CM2, pour sa­voir ce qu’il fait, où il se trouve, s’il est bien ren­tré de l’école… Bref, ils lui im­posent un fil à la patte pour dé­cou­vrir qu’en gran­dis­sant, il fré­quente les ré­seaux so­ciaux, que ça leur échappe, que c’est in­quié­tant. En ve­nant à la res­cousse dans la ges­tion du temps de consom­ma­tion et de l’usage de l’écran, le gou­ver­ne­ment in­fan­ti­lise en réa­li­té le parent an­gois­sé et se sub­sti­tue à son rôle.

■ Der­rière cette an­goisse, n’y a-t-il pas la crainte d’être dé­pos­sé­dé d’une part d’au­to­ri­té ? L’écran met à l’épreuve la ca­pa­ci­té à im­po­ser des li­mites. C’est vrai pour le livre aus­si, même si c’est moins cou­rant (rire). Le parent est convo­qué dans son rôle, ce­lui d’exi­ger que son en­fant ar­rête. De­puis vingt ans, on ob­serve une fra­gi­li­té voire un épui­se­ment pa­ren­tal. On cherche à être ai­mé in­con­di­tion­nel­le­ment par son en­fant. Mais être parent, ce n’est pas que du bon­heur af­fi­ché sur Fa­ce­book ! ■ Pour­quoi l’écran gé­nère-til au­tant de peurs ? L’in­quié­tude s’est nour­rie de la pa­role d’ex­perts, d’études trop sou­vent dé­nuées de socle scien­ti­fique et de l’an­goisse pa­ren­tale. On a ten­dance à fo­ca­li­ser sur l’écran tous les maux de la so­cié­té. C’est un cou­pable idéal qui masque en fait notre flemme à aus­cul­ter le contexte hu­main, so­cial, éco­no­mique, cultu­rel dans le­quel il s’ins­crit. Pour­quoi, au lieu d’in­ter­dire le jeu vi­déo, ne pas jouer avec son fils au risque de perdre ? Ou bien re­gar­der en­semble une vi­déo sur YouTube, et en par­ler, échan­ger ses points de vue, en dé­battre ?

■ Cet « al­lié », vous l’avez ex­pé­ri­men­té au­près d’en­fants en dif­fi­cul­té. Avec quels ré­sul­tats ? J’ai uti­li­sé le jeu vi­déo comme mé­dia­teur avec des en­fants qui pré­sen­taient des troubles du com­por­te­ment et étaient en grave échec sco­laire. Alors que ces en­fants étaient leur propre en­ne­mi en ré­pri­mant tout ce qui les in­quié­tait, ils ont re­trou­vé le goût du jeu et de la nar­ra­tion. Avec l’écran, contrai­re­ment au des­sin, par exemple, ils ont réus­si à se pro­je­ter et s’en­ga­ger, se battre contre des monstres no­tam­ment, sur­mon­ter leurs peurs, dé­pas­ser leurs an­goisses. Ils ont pu ain­si re­trou­ver le che­min de l’ap­pren­tis­sage, et du cur­sus sco­laire.

« L’écran met à l’épreuve la ca­pa­ci­té à im­po­ser des li­mites. »

MI­CHAEL STO­RA. Psy­cho­logue et psy­cha­na­lyste, ci­néaste de for­ma­tion.

« Être parent, ce n’est pas que du bon­heur af­fi­ché sur Fa­ce­book »

■ Com­ment l’école, jus­te­ment, ex­plore-t-elle cet uni­vers nu­mé­rique ? Le co­dage a fait son en­trée dès la pri­maire. On ap­prend aux éco­liers à com­prendre ce qui se passe sur les écrans, à al­ler du cô­té de ce qui ne se voit pas, à ne pas être qu’uti­li­sa­teur mais aus­si fai­seur. C’est une ap­proche in­tel­li­gente car les en­fants d’au­jourd’hui sont les ar­chi­tectes des mondes nu­mé­riques de de­main.

■ L’ave­nir de l’écrit ? Éton­nam­ment, les jeunes conti­nuent à lire : treize livres par an en moyenne chez les moins de 18 ans. On peut pas­ser ai­sé­ment du livre à l’écran et ré­ci­pro­que­ment. Ce qui est vrai, c’est que l’in­for­ma­tion via des brèves, très conden­sée, peut ame­ner à une sorte de contrac­tion de la pen­sée, voire un cer­tain ap­pau­vris­se­ment. ■

➔ A lire. « Et si les écrans nous soi­gnaient ? » par Mi­chael Sto­ra. Érès poche. 12 €, 200 pages.

PHO­TO AFP

AU CHOIX. Contrai­re­ment aux écoles et aux col­lèges, les ly­cées au­ront, eux, la pos­si­bi­li­té mais pas l’obli­ga­tion d’ins­crire l’in­ter­dic­tion to­tale ou par­tielle du por­table et autres ob­jets connec­tés.

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