LE FEUILLE­TON

La Montagne (Clermont-Limagne) - - Au Quotidien -

Elle avait d’abord pen­sé qu’il était res­té cho­qué à la suite de la dé­fla­gra­tion d’un obus mais, à son sou­rire béat et à son re­gard vague, elle avait com­pris qu’il s’agis­sait d’un être simple, dé­nué de mé­chan­ce­té et de ca­pa­ci­té d’ana­lyse. À pré­sent, Léo­pol­dine re­grette de ne pas avoir pris le temps de trou­ver un pré­texte pour le faire éva­cuer. Prise de re­mords, elle fris­sonne en re­pla­çant cor­rec­te­ment son châle au­tour de ses épaules. Ten­tant de se ré­chauf­fer, elle en­serre un bol de bouillon tiède entre ses mains et s’as­sied près du poêle à bois, sans ré­sul­tat. Elle re­passe dans sa tête les der­niers évé­ne­ments. La veille, des sol­dats de la 1re bri­gade russe se sont traî­nés jus­qu’aux bâ­ti­ments pré­caires de l’am­bu­lance pour s’y ré­fu­gier. Ha­gards, ils ont ex­pli­qué avoir per­du leurs re­pères à cause du brouillard, de la fu­mée des armes et du bruit. Dans les tran­chées jon­chées de ca­davres, n’ayant trou­vé au­cun of­fi­cier vi­vant pour les di­ri­ger, ils se sont éga­rés. À la li­mite de la fo­lie, ils ont par­cou­ru des ki­lo­mètres dans le froid. L’un d’eux est at­teint du « pied des tran­chées ». Ses bottes per­cées ont lais­sé pas­ser l’eau boueuse et sale. Ma­cé­rant dans cette fange mal­odo­rante, ses ex­tré­mi­tés se sont ra­pi­de­ment né­cro­sées. Les ter­mi­nai­sons ner­veuses at­teintes, il ne sent plus la dou­leur. Léo­pol­dine a pan­sé les plaies pro­fondes sans se ber­cer d’illu­sions, la gan­grène a fait son che­min. Sa mort im­mi­nente s’ad­di­tion­ne­ra à celles des nom­breux Russes dé­jà tom­bés. Brus­que­ment, la porte du lo­cal s’ouvre sur Igor.

Je te cher­chais ! Fi­gure-toi que ça y est, nos bri­gades sont en­fin re­le­vées ! Notre am­bu­lance va être dé­pla­cée.

Léo­pol­dine avale une gor­gée de soupe et ré­pond de fa­çon la­co­nique. Igor in­siste :

Ce sont des hé­ros ! Ils se sont bat­tus comme des lions et ont fait beau­coup de pri­son­niers. Ils mé­ritent les hon­neurs et j’es­père que les ci­ta­tions et les dé­co­ra­tions vont pleu­voir.

La jeune femme pousse un pro­fond sou­pir. Sou­dain, ces dis­tinc­tions lui pa­raissent dé­ri­soires : Des ac­croche-coeurs pour se sou­ve­nir des poi­trines of­fertes et du sang ver­sé.

Non, pour ne pas ou­blier ceux qui sont tom­bés. Tu sais, ma co­lombe, faut bien se cram­pon­ner à quelque chose !

À une mé­daille, c’est ris­qué, ré­plique l’in­fir­mière en se le­vant. Ah, Léo­pol­di­na ché­rie, tu as par­fois l’air d’un pe­tit oi­seau fra­gile, mais moi je sais qu’il ne faut pas s’y fier. Com­bien de fois tu m’as tan­cé pour que je me se­coue quand mon mo­ral était au plus bas ? Tu de­vrais re­mer­cier Dieu de la chance que tu as car ton Ilia est en vie. Il t’aime et, même si j’en suis ja­loux, tu l’aimes aus­si ! Que veux-tu de plus ? Un jour pro­chain, nous re­tour­ne­rons en Rus­sie et tu vien­dras avec nous ; tu es des nôtres, à pré­sent ! Léo­pol­dine lui dé­coche un lé­ger sou­rire. Elle re­pose son bol sur la table et se di­rige vers la porte de sor­tie.

Je ne me plains pas, je constate sim­ple­ment que rien ne va plus en ce bas monde. Re­joi­gnons l’équipe, cher Igor !

(à suivre)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.