Le sang de la Terre

La Montagne (Clermont-Limagne) - - Mdeu -

À la mi­temps d’oc­tobre, la vigne a confié son rai­sin à la cuve puis au ton­neau. Elle se pré­lasse en peau­fi­nant ses cou­leurs. Les en­fants cueillent ses feuilles écar­lates et forment des bou­quets qui sé­che­ront entre les pages du dic­tion­naire jus­qu’à l’an­née pro­chaine. La vigne est en conva­les­cence. Elle semble ron­ron­ner après cet été brû­lant.

Les ceps noueux semblent of­frir leur dou­leur au re­gard des ran­don­neurs. La vigne doit souf­frir pour que le vin soit bon. La vigne doit avoir soif pour peau­fi­ner son nec­tar. Une vigne trop heu­reuse n’en­gendre que des en­fants gâ­tés et le pa­lais du connais­seur re­fuse ce vin­là. La vigne aime la cha­leur de la nuit. Les cailloux qui lui servent de ber­ceau se sont ga­vés des bien­faits du so­leil du jour. Ils lui rendent à pe­tite dose du­rant le som­meil du vi­gne­ron. Très au­to­nome, elle gère sa pe­tite en­tre­prise à sa guise. Dans ses rangs, elle ac­cueille toutes sortes d’herbes vo­races qui se nour­rissent de la gé­né­ro­si­té de la terre. La mau­vaise herbe se trans­forme ain­si en bien­fai­trice. La vigne fait la grève de la faim pen­dant que le pis­sen­lit et le trèfle af­fa­més per­ma­nent crient fa­mine jus­qu’à plus soif… douce na­ture ! En Bor­de­lais les mou­tons par­ti­cipent à cet équi­libre na­tu­rel. Le ma­tin, les bre­bis partent à l’aven­ture dans le vi­gnoble. Avec mé­thode elles broutent in­las­sa­ble­ment entre les ran­gées de ceps. Elles n’aiment pas le goût de la feuille de vigne ce­la tombe bien, la na­ture fait bien les choses. Après leur pas­sage, les herbes re­belles re­poussent et ain­si ré­épuisent le sol. Un coup re­çu, un coup ren­du comme sur le ring. Le rai­sin est heu­reux de cette cha­maille­rie. Les agneaux, eux, ne sont pas ac­cep­tés car trop fou­gueux, trop in­dis­ci­pli­nés. Ils res­tent à la ber­ge­rie dans l’at­tente du lait riche de leur ma­man pour cor­res­pondre à leur iden­ti­té très re­cher­chée : agneau de lait de Pauillac. À pas de loup on re­join­dra le pré­cieux vi­gnoble ci­ta­din d’Au­vergne : le Chan­turgue. Comme une langue gour­mande, il entre dans la ville de Cler­mont. Louis XIV l’ai­mait pour ac­com­pa­gner son coq. Le Saint­Pour­çain cou­lait au fond de sa ca­rafe à Ver­sailles.

Au re­pos de­puis quelques jours, la vigne a le temps de ra­con­ter ses his­toires et de nous don­ner ain­si, le vin à la bouche dans l’at­tente du re­pas. ■

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