175 épi­sode

La Montagne (Clermont-Limagne) - - Au Quotidien -

Ne vous four­voyez pas dans une aven­ture qui pour­rait tout gâ­cher et vous faire souf­frir. La si­tua­tion de ces hommes, au­jourd’hui désoeu­vrés, ne va pas s’amé­lio­rer. Je doute que nos états-ma­jors réus­sissent à les ra­me­ner à la rai­son ; ils ont d’autres chats à fouet­ter. En Rus­sie, notre gou­ver­ne­ment pro­vi­soire pré­fère re­ce­voir des armes plu­tôt qu’une poi­gnée d’hommes ré­cal­ci­trants ; quant au vôtre, il est évident qu’il compte sur l’en­trée en guerre des Amé­ri­cains et l’ar­ri­vée mas­sive de leurs troupes pour vaincre les Al­le­mands. Nous sommes dans l’im­passe et croyez bien que ce­la me dé­sole au plus haut point. Si nos of­fi­ciers n’avaient pas ap­pli­qué une dis­ci­pline de ser­vage à des pay­sans et des ou­vriers af­fran­chis, nous n’en se­rions sans doute pas là. Ils sont ve­nus ici sur ordre de leur sou­ve­rain. Avaient-ils le choix ou non, je l’ignore. Par contre, ce que je sais au­jourd’hui, c’est qu’il n’y a plus de tsar et qu’ils sont libres de se battre, ou pas, et c’est pré­ci­sé­ment là où le bât blesse ! Mer­ci, doc­teur We­ber-Bau­ler. Sa­chez que j’ap­pré­cie votre fran­chise. J’ai ren­con­tré Ilia Ni­ko­lae­vitch à son ar­ri­vée en France en 1916. Nous avons pris le temps de nous at­ta­cher l’un à l’autre. Pour au­tant, ces liens ne sont pas une en­trave à notre li­ber­té. Si avoir plei­ne­ment conscience des risques ne li­mite pas la souf­france, ce­la per­met de re­la­ti­vi­ser en pro­fi­tant l’un de l’autre.

Je com­prends. Tout change, même les re­la­tions entre les deux sexes. Avec la guerre, votre gé­né­ra­tion est en pleine mu­ta­tion. Le fé­mi­nisme se porte plu­tôt bien et nous, pauvres hommes, nous ris­quons de perdre des pré­ro­ga­tives aux­quelles nous sommes si at­ta­chés ! Léo­pol­dine n’en est pas si sûre et lui fait part de ses ré­flexions : Notre mode de vie évo­lue plus vite que les men­ta­li­tés. Ac­tuel­le­ment, les femmes tra­vaillent pour l’ef­fort de guerre tout en s’oc­cu­pant de leur pro­gé­ni­ture et de la mai­son. À votre avis, que va-t-il se pas­ser lorsque les hommes vont re­ve­nir ? Cer­taines ren­tre­ront chez elles où elles re­trou­ve­ront leur sta­tut de femmes au foyer, in­vi­sibles aux yeux du monde et pour­tant es­sen­tielles pour la vie de notre na­tion. D’autres conti­nue­ront de cu­mu­ler un em­ploi, l’en­tre­tien du lo­gis et l’édu­ca­tion des en­fants sous la coupe d’un ma­ri qui n’ac­cep­te­ra pas qu’elles s’éman­cipent, et qui gar­de­ra pré­cieu­se­ment la ges­tion du compte en banque ! Et j’ajoute une pe­tite touche fi­nale au ta­bleau : la ma­jeure par­tie de ces hommes ren­tre­ront trau­ma­ti­sés par ce qu’ils au­ront vé­cu. Leur ré­in­té­gra­tion au sein d’un foyer ne se fe­ra pas sans mal. Je me de­mande si les femmes sont conscientes de tout ce­la…

Elles n’en ont guère le temps ! s’ex­clame le brave doc­teur. Voyez­vous, je suis moins pes­si­miste que vous. Je crois que les femmes ont le pou­voir de gué­rir tous les maux de la terre par la somme d’amour in­com­men­su­rable qu’elles pos­sèdent en leur coeur.

Voi­là une ré­flexion pu­re­ment mas­cu­line, note Léo­pol­dine en croi­sant les bras. Elle pré­fère ne pas lui po­ser la ques­tion sub­si­diaire qui lui vient à l’es­prit : « Et elles, que re­çoivent-elles en échange ?… »

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