Un quar­tier en re­cons­truc­tion

■ Il y a trois ans, jour pour jour, des ter­ro­ristes dji­ha­distes ti­raient froi­de­ment dans la foule

La Montagne (Clermont-Limagne) - - Attentats Du 13 Novembre 2015 - Jé­rôme Pilleyre je­[email protected]­tre­france.com

La tue­rie du Ba­ta­clan, le 13 no­vembre 2015, a plon­gé le XIe ar­ron­dis­se­ment en plein désar­roi. Le quar­tier a fi­ni par se re­le­ver. La so­cio­logue Sa­rah Gens­bur­ger a sui­vi pas à pas sa re­cons­truc­tion.

La voix est douce et ai­mante, per­due dans ses sou­ve­nirs : « À chaque fois que l’on pas­sait de­vant la grille du square proche du Ba­ta­clan ra­pi­de­ment de­ve­nu un lieu d’hom­mage aux vic­times des at­ten­tats, mon fils s’ar­rê­tait pour souf­fler les bou­gies. Pour un en­fant de 4 ans, que peut évo­quer d’autre qu’un an­ni­ver­saire des bou­gies ? »

Sans doute plus la vie qui gran­dit que la mort qui a en­deuillé le quar­tier de ses pre­miers pas…

La mort, c’était il y a trois ans, jour pour jour. Le 13 no­vembre 2015, des ter­ro­ristes dé­char­geaient par ra­fales leur haine in­culte dans la foule du Ba­ta­clan et des ter­rasses de ca­fés et de res­tau­rants des Xe et XIe ar­ron­dis­se­ments, fai­sant 130 morts et 500 bles­sés à Pa­ris et alen­tour.

L’usage de la vie

Ces tue­ries, Sa­rah Gens­bur­ger les a vé­cues en lé­ger dif­fé­ré. L’agi­ta­tion et le tu­multe op­pres­sant des si­rènes et des gy­ro­phares ont bru­ta­le­ment meu­blé le si­lence de son ap­parte­ ment : « Nous ve­nions de ren­trer. Les en­fants étaient cou­chées. La ra­dio était éteinte et nous n’avons pas la té­lé. Aux bruits de la rue ont aus­si­tôt ré­pon­du les son­ne­ries de té­lé­phones. En­core et en­core. J’ai, ce­pen­dant, pu lon­gue­ment conver­sé avec une amie. Son fils était chef de salle au ca­fé du Ba­ta­clan. Les tirs l’avaient at­teint à la jambe gauche. Il en a de­puis re­trou­vé l’usage. »

Re­trou­ver l’usage de la vie fut tout aus­si com­pli­qué, pour lui comme pour les ha­bi­tants d’un quar­tier ryth­mé non plus par les ha­bi­tudes mais par l’hé­bé­tude.

Sa­rah Gens­bur­ger en sait quelque chose. Elle a vé­cu et ob­ser­vé cette conva­les­cence. Avec le coeur et la rai­son : « Je suis so­cio­logue de la mé­moire au CNRS. Ce qui m’a per­mis à titre per­son­nel de mettre à dis­tance cet évé­ne­ment trau­ma­tique. D’autres ont ré­agi dif­fé­rem­ment. Je m’in­té­resse à la ma­nière dont l’or­di­naire du quo­ti­dien et, en par­ti­cu­lier, les liens so­cio­or­di­naires que sont la fa­mille, les amis et les voi­sins per­mettent de di­gé­rer un évé­ne­ment aus­si ex­tra­or­di­naire qu’un at­ten­tat ter­ro­riste. Lui don­ner du sens, c’est en re­don­ner à la vie. »

« J’ai, pour­suit­elle, de fin dé­cembre 2015 à fin sep­tembre 2016 te­nu un jour­nal en tant que ma­man, ha­bi­tante du quar­ tier et so­cio­logue. J’ai fait très peu d’en­tre­tiens pro­vo­qués pour pri­vi­lé­gier les conver­sa­tions spon­ta­nées. En fait, j’ai sim­ple­ment ex­ploi­té le ma­té­riau que la vie m’a don­né. »

Tou­risme

Ses deux en­fants oc­cupent ain­si une place par­ti­cu­lière. Parce que ce sont les siens et parce que ce sont des en­fants comme les autres : « Les en­fants portent sur le monde un re­gard moins nor­mé, moins so­cia­li­sé, plus spon­ta­né que ce­lui des adultes. Ain­si, ma fille No­rah, 7 ans alors, consi­dé­rait­elle comme un peu la sienne la sta­tue qui se dresse place de la Ré­pu­blique. On n’ha­bite pas très loin et le deuxième pré­nom de ma fille est Ma­rianne… D’autres, après les at­ten­tats, ont aus­si consi­dé­ré que c’était un peu la leur. Le 30 dé­cembre, une dis­cus­sion ani­mée op­po­sait une femme ve­nue à vé­lo et un homme ju­ché sur le socle de la sta­tue. Lui, vou­lait plas­ti­fier, pour les pro­té­ger, les pa­piers dé­po­sés par des pas­sants. Elle, es­ti­mait que si les gens ne l’avaient pas fait, c’était très bien comme ça, ajou­tant : “Moi, j’aime quand les fleurs se fanent.” A qui, en ef­fet, ap­par­tiennent les té­moi­gnages spon­ta­nés ? Doit­on les mu­séi­fier” ? Ou les lais­ser se perdre avec le temps ? Et que sait­on des in­ten­tions de leurs au­teurs ? »

De nou­veaux ve­nus dans le XIe ar­ron­dis­se­ment font écho à ce ques­tion­ne­ment : « Les tou­ristes sont plus nom­breux à vi­si­ter le quar­tier. Les ha­bi­tants les per­çoivent sou­vent comme des in­trus. Il n’est pas rare que ces vi­si­teurs fassent un sel­fie sur les lieux du drame. Ce tou­risme ma­cabre a un nom : le dark tou­rism. Le même phé­no­mène a été ob­ser­vé à Au­sch­witz ou à La Nou­velle­Or­léans après Ka­tri­na. Mais là en­core que sait­on de leurs in­ten­tions ? L’af­flux de tou­ristes dans les en­vi­rons du Ba­ta­clan pour­rait fi­na­le­ment moins re­le­ver d’une dé­viance mo­rale sor­dide que d’une forme de confor­misme mo­ral hu­ma­ni­taire, ce qui n’en­lève rien au ca­rac­tère in­tru­sif. »

Les ha­bi­tants du quar­tier ont de­puis ap­pris à vivre avec. Comme ils ont ap­pris à vivre avec les at­ten­tats, au­de­là du trau­ma­tisme… ■

« Moi, j’aime quand les fleurs se fanent »

PHO­TO SA­RAH GENS­BUR­GER

PLACE DE LA RÉ­PU­BLIQUE. Que faire des té­moi­gnages spon­ta­nés ? Les conser­ver ? Les lais­ser se perdre avec le temps ?

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