192 épi­sode

La Montagne (Clermont-Limagne) - - Au Quotidien - © Edi­tions (à suivre)

Fi­na­le­ment, consciente des risques mais de­vant son im­pos­si­bi­li­té à trou­ver une so­lu­tion, elle se sai­sit du sa­chet. Elle n’a pas le temps de l’ou­vrir que quel­qu’un frappe à la porte, tente de l’ou­vrir sans suc­cès et se met à tam­bou­ri­ner. Avec des gestes ra­pides, elle dis­si­mule la pré­pa­ra­tion dans sa poche et ra­masse les feuillets de chants tan­dis que Cé­les­tin s’égo­sille : Pour­quoi t’as fer­mé à clef ? Léo, c’est nous ! Ouvre ou je dé­fonce la porte !

Eh bien, en voi­là une idée ! ré­pond-elle en se pré­ci­pi­tant pour ou­vrir à son frère et au Jean­tou, mi-figue mi-rai­sin. Je fais comme tout le monde, je me boucle car j’ai peur de ces Russes sau­vages qui viennent la nuit pour vo­ler la nour­ri­ture !

Ar­rête tes conne­ries, j’ai eu peur, c’est tout, lui ré­pond son frère, en­core af­fo­lé. Tu avais une drôle de tête quand t’es ren­trée de Fel­le­tin. Je ne sais pas pour­quoi mais j’ai cru que tu al­lais faire une bê­tise. On est ve­nus avec le Jean­tou pour vé­ri­fier…

Le brave homme, qui se tient en re­trait, lui lance un re­gard cu­rieux, à tel point que Léo­pol­dine se de­mande s’il n’a pas de­vi­né ce qui la tra­casse, d’au­tant qu’il ajoute d’un ton plein de gra­vi­té :

Deux dans votre fa­mille, ça fe­rait trop.

Trou­blée, la jeune femme cache ses mains trem­blantes der­rière son dos et ré­pond :

Je suis plus forte que j’en ai l’air ! Al­lez, ve­nez boire un verre. Juste un pe­tit, ques­tion de ne pas être ve­nus pour rien. Tu as en­ten­du le garde cham­pêtre ? Dès de­main, on éva­cue La Cour­tine et les vil­lages alen­tour. Ils vont dé­si­gner des gars pour sur­veiller les bêtes et évi­ter les pillages. Des trains sup­plé­men­taires sont pré­vus pour dé­pla­cer les gens.

Ces dé­cla­ra­tions confirment la po­si­tion du Dr We­ber-Bau­ler et mettent en exergue la crainte de Léo­pol­dine :

Les troupes en fac­tion, les ca­nons… Cette fois-ci, c’est sûr, ils ne re­tour­ne­ront pas en Rus­sie. Le Jean­tou est tout aus­si for­mel :

Il y a fort à pa­rier que les gars se­ront contraints de re­tour­ner au front. Pour­tant, qu’est-ce qu’ils en ont à foutre de nous, de l’Al­sace, de la Lor­raine et de tout ce tin­touin quand leur pays est en pleine ré­vo­lu­tion ? À la chute du tsar, le peuple fran­çais n’a pas com­pris pour­quoi les Russes ont su­bi­te­ment re­fu­sé de se faire cas­ser la gueule pour lui, et voi­là où nous en sommes…

À la dé­charge de la po­pu­la­tion, ex­plique la jeune femme, les jour­naux ont ca­ché les faits. Quant aux mou­jiks, ils ne ris­quaient pas d’ex­po­ser leur point de vue puisque la ma­jeure par­tie d’entre eux ne parlent pas notre langue. Ré­flé­chis­sant tout haut, son frère ai­me­rait sa­voir ce qui se passe en ce mo­ment même dans la tête de ces sol­dats. Le Jean­tou in­ter­vient à nou­veau :

À mon avis, Cé­les­tin, ils se sentent dou­ble­ment tra­his par leurs di­ri­geants et par les nôtres. Ils savent per­ti­nem­ment que leurs fa­milles et leurs amis sont pri­vés de res­sources. Ren­trer chez eux est une ques­tion de vie ou de mort ! On les af­fame ?

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