Un pas­sage stra­té­gique

La Montagne (Clermont-Limagne) - - France & Monde Actualités - Maxime Meyer [email protected]­tre­france.com

Cou­rant sep­tembre, la Ma­rine fran­çaise a réa­li­sé une pre­mière na­tio­nale, en fran­chis­sant le pas­sage du Nord­Est. Le

Rhône, un Bâ­ti­ment de sou­tien et d’as­sis­tance hau­tu­rier (BSAH), a tra­ver­sé les eaux po­laires en to­tale au­to­no­mie. Le na­vire, qui ne dis­pose pas de brise­glace, avait quit­té la Nor­vège, met­tant le cap sur les îles Aléou­tiennes, au large de l’Alas­ka. Avec le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, cette route my­thique de­vient de plus en plus ac­ces­sible. Un en­jeu au­jourd’hui hau­te­ment stra­té­gique. En Russe, on l’abrège sous le terme Sev­mor­put. La route ma­ri­time du Nord, ou pas­sage du Nord­Est, re­pré­sente la voie la plus courte pour re­lier l’Eu­rope à l’Asie. Prin­ci­pal pro­blème : elle passe presque in­té­gra­le­ment par les mers arc­tiques, dont les glaces figent la sur­face une grande par­tie de l’an­née. Si­mon De­j­nev, na­vi­ga­teur co­saque du XVIIe siècle, fran­chit pour la pre­mière fois le dé­troit de Bé­ring. En 1879, le ba­ron fin­lan­dais Adolf Erik, de na­tio­na­li­té sué­doise, re­lie l’At­lan­tique au Pa­ci­fique en lon­geant l’im­men­si­té si­bé­rienne.

Le pays des tsars, dont l’ex­pan­sion butte sur le Pa­ci­fique, cherche un moyen pour ac­cé­der aux mers na­vi­ga­ bles en toute sai­son. Au XIXe siècle, alors que les ten­sions s’ac­cu­mulent avec l’Em­pire bri­tan­nique en Asie Cen­trale, dans ce que Ki­pling a pé­ren­ni­sé comme le « Grand Jeu », la Rus­sie pousse jus­qu’en Mand­chou­rie, où la Chine sous pres­sion lui ac­corde Port­Ar­thur, qui de­vient la plus grande base de la Ma­rine im­pé­riale en Orient. Pour faire face à la flotte an­glaise, ins­tru­ment de do­mi­na­tion, les tsars ont en­fin leur ac­cès libre des glaces. Mais en 1905, au terme de la guerre rus­so­ja­po­naise, la Rus­sie perd son pré­cieux port et se ra­bat vers Vla­di­vos­tok. Re­tour à la case dé­part.

Avec le ca­nal de Suez, inau­gu­ré en 1869, les mar­chan­dises en pro­ve­nance d’Asie ar­rivent bien plus vite en Eu­rope, évi­tant un long tra­jet par le Cap de Bonne Es­pé­rance. Mais au fil des an­nées, la pi­ra­te­rie se dé­ve­loppe au large de la Corne afri­caine. La ques­tion de la sé­cu­ri­té se pose aux yeux du monde lors d’in­ci­dents im­pli­quant des pi­rates so­ma­liens, qui n’hé­sitent pas à dé­tour­ner des porte­conte­neurs au ton­nage as­tro­no­mique. Or 90 % des mar­chan­dises mon­diales tran­sitent par voie ma­ri­time. L’axe Asie­Eu­rope est l’un des plus fré­quen­té. La pré­sence mi­li­taire s’ac­cen­tue dans le golfe d’Aden, mais la ques­tion d’une autre route se pose, vé­ri­table serpent de mer.

De son cô­té, la Rus­sie a conti­nué à mi­ser sur le pas­sage du Nord­Est. Pen­dant la guerre froide, la route per­met­tait au ré­gime so­vié­tique de re­lier ses ex­tré­mi­tés sans pas­ser par des mers hos­tiles. Mais une fois en­core, la ru­desse hi­ver­nale com­plique la tâche, à tel point que le tra­fic ma­ri­time dans le sec­teur plonge en même temps que l’URSS.

Le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique change au­jourd’hui la donne. La pé­riode na­vi­gable s’étend, of­frant de nou­velles op­por­tu­ni­tés. La Rus­sie, do­tée de plu­sieurs brise­glace à pro­pul­sion nu­cléaire, avait pour ha­bi­tude d’es­cor­ter cer­tains na­vires em­prun­tant le pas­sage du Nord­Est. Par­ti fin août de l’ex­trême orient russe, ar­ri­vé en sep­tembre au large de Saint­Pé­ters­bourg, le Ven­ta

Maersk, porte­conte­neurs brise­glace da­nois de 200 mètres, a réa­li­sé le tra­jet seul, du ja­mais vu pour un bâ­ti­ment aus­si mas­sif. Un test concluant qui au­gure d’une pro­bable hausse de la fré­quen­ta­tion. Une au­baine pour le Krem­lin, qui vise une hé­gé­mo­nie sur le sous­sol arc­tique et ses res­sources, et qui a adop­té le prin­cipe de « bas­tion stra­té­gique nord » de­puis 1998. La route du Nord­Est, plus sûre et plus ra­pide que Suez (30 % de temps ga­gné), risque donc de faire re­par­ler d’elle.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.