LE FEUILLE­TON

198 épi­sode

La Montagne (Clermont-Limagne) - - Au Quotidien -

Elle pense sou­vent à Ilia et à son unique vi­site à l’hô­pi­tal d’Us­sel. Il était ar­ri­vé au mo­ment où le mé­de­cin de garde fai­sait sa tour­née. Les pre­nant pour ma­ri et femme, il s’était adres­sé à Ilia, lui de­man­dant d’être pru­dent et d’at­tendre quelques mois avant de lui re­faire un en­fant. Le jeune homme avait pâ­li. Tout en se mor­dant le bord des lèvres, ses yeux s’étaient su­bi­te­ment em­bués de larmes. In­ca­pable de pro­fé­rer un son, il avait at­ten­du que l’homme de science sorte pour ve­nir dé­po­ser un bai­ser sur le front brû­lant de la jeune femme. Il l’avait alors lon­gue­ment dé­vi­sa­gée. Léo­pol­dine avait cru voir dans son re­gard de l’in­com­pré­hen­sion, du re­mords et sans doute de l’amour.

Grâce au Dr We­ber-Bau­ler, au fil des jours Léo­pol­dine sent re­ve­nir en elle un peu d’éner­gie. Elle reste en­core ali­tée et ne se lève que pour faire une toi­lette som­maire. Irène, Gas­ton et les en­fants de Clé­ment res­tent dis­crets, res­pec­tant à la lettre les re­com­man­da­tions du brave mé­de­cin. Un ma­tin, Irène frappe à sa porte, une en­ve­loppe à la main. Elle hé­site à s’as­seoir sur le bord du lit de sa fille puis lui tend le cour­rier avant de re­par­tir.

Si tu as be­soin de quelque chose… Mer­ci, tout va bien.

Irène pousse un long sou­pir d’exas­pé­ra­tion et ron­chonne : Pas tant que ça… C’est le diable qui veut notre peau, il n’y a pas d’autre ex­pli­ca­tion pos­sible. Je vais qué­rir l’er­mite, avec ou sans l’au­to­ri­sa­tion de ton père !

10 oc­tobre 1917

Ma chère Léo !

Quelle his­toire de fous que celle de ces bri­gades russes ! Icitte, per­sonne n’en cause. J’ai cher­ché des in­for­ma­tions dans les jour­naux, en vain… Fran­che­ment, même dans vingt ans de là, avoir échap­pé aux tirs al­le­mands pour se faire mi­trailler par des al­liés au fin fond de ta Creuse, c’est une his­toire que per­sonne ne croi­ra ! Et toi, que fai­sais-tu au mi­lieu de ces ré­vo­lu­tion­naires ? Faut tou­jours que tu te mettes dans des si­tua­tions im­pos­sibles. Tu ne donnes au­cune nou­velle d’Ilia, se­rait-il mort ? Je n’ai pas re­vu Ka­tya. Je lui ai écrit mais mon cour­rier est res­té sans ré­ponse…

Ton épaule te fait souf­frir, me dis-tu. Fait at­ten­tion à l’in­fec­tion et soigne-toi cor­rec­te­ment ; je sais, t’es in­fir­mière aus­si mais ne dit-on pas que les cor­don­niers sont les plus mal chaus­sés ? Faut vite que tu te re­mettes. En ef­fet, avec Da­niel, on se ma­rie dans un mois et je veux que tu sois mon té­moin ! On a écrit aux pa­rents de nous par­don­ner de faire si vite, que c’est à cause de la guerre et qu’il fal­lait pas hé­si­ter à prendre un peu de bon temps !… Bon, j’ai en­ro­bé le truc parce qu’en fait j’suis en fa­mille. Da­niel est ben content ; cette nou­velle lui donne du cou­rage. Il m’a dit en ri­go­lant que j’al­lais faire deux mi­racles, un avec l’ar­ri­vée de ce pe­tit Jé­sus et le se­cond en consta­tant qu’il se­ra sû­re­ment ben gros pour un pré­ma­tu­ré ! Par contre, vu que j’suis pas la Sainte Vierge et que mes pa­rents savent comp­ter, j’vais me faire acha­ler co­pieu­se­ment ! Pour les noces, on ira tous au res­tau­rant, c’est pas tous les jours qu’on ma­rie la Vierge ! (à suivre)

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