épi­sode 10

La Montagne (Clermont-Limagne) - - Au Quotidien -

Pour ce qu’il prend soin de ses af­faires, les vê­te­ments d’Ed­mond et de Jo­seph suf­fi­ront am­ple­ment ! ré­pon­dait Rose promp­te­ment. Fé­lix était d’un ca­rac­tère spon­ta­né et peu cal­cu­la­teur. Il ap­por­tait ré­gu­liè­re­ment à sa mère, qui d’or­di­naire ac­cep­tait ces pré­sents d’un air dis­trait, des fleurs cueillies dans le jar­din, des fraises ju­teuses et par­fu­mées, tout ce qu’il trou­vait de jo­li et d’émou­vant jus­qu’à un pe­tit ros­si­gnol bles­sé. Sa mère, épou­van­tée, les mit de­hors, lui et son oi­seau. Fé­lix par­la tar­di­ve­ment et il n’était pas rare qu’il ap­pe­lât Léon­tine et Sal­van « ma­man » et « pa­pa », alors qu’il ap­pe­lait sou­vent sa mère « ma­dame Rose ». Ce­la ne cho­quait per­sonne, ex­cep­té le doc­teur Gau­thier crai­gnant une tare qui au­rait pu lui lan­cer un dé­fi mé­di­cal s’il n’avait pas dé­fi­ni­ti­ve­ment consi­dé­ré qu’il fût trop tard.

Les trois frères gran­dis­saient iso­lé­ment, cha­cun n’ayant que très peu de rap­ports avec les deux autres. Lors­qu’il fut ques­tion de mettre Fé­lix à l’école, les Gau­thier se de­man­dèrent si cette dé­marche se­rait bien utile pour cet en­fant un peu sau­vage. Aux re­gards me­na­çants que leur je­tait Léon­tine à l’évo­ca­tion de cette ques­tion, et à la mau­vaise vo­lon­té qu’elle mit tout à coup à exé­cu­ter sa tâche, ils dé­ci­dèrent que Fé­lix au­rait aus­si sa place à Sainte-Eu­phra­sie. Lorsque Fé­lix fit sa ren­trée, Ed­mond était en âge d’al­ler au col­lège en pen­sion à Moulins. Au­tant dire que ce der­nier évé­ne­ment fit de l’ombre au pre­mier en plon­geant Rose dans un état d’ex­ci­ta­tion mê­lé de tris­tesse. C’est donc Léon­tine qui ac­com­pa­gna Fé­lix tout in­ti­mi­dé dans ses jupes à Sainte-Eu­phra­sie. Léon­tine avait bri­qué son Fé­lix et l’avait ha­billé des plus beaux ha­bits trop pe­tits de ses frères et le gar­çon se trou­vait tout em­maillo­té dans ce cos­tume un peu raide. Comme tous les en­fants qu’on laisse à la classe en­fan­tine, il se ca­cha der­rière Léon­tine et pleu­ra en ré­sis­tant pour qu’on ne le lais­sât pas. Léon­tine, pour qui cette si­tua­tion était in­édite, avait le coeur dé­chi­ré et ne sa­vait pas s’il eut été plus cha­ri­table de ra­me­ner cet en­fant à la mai­son.

– Mon pe­tiot, lui di­sait-elle, ta Léon­tine n’est pas bien cou­ra­geuse. C’est-y pas un cal­vaire d’aban­don­ner c’t’en­fant-là ! Mais une soeur, sor­tie de der­rière les bancs de la classe, ar­ra­cha bru­ta­le­ment Fé­lix à Léon­tine.

– Ma fille, ce n’est pas comme ça que l’on fait des braves ! ru­git-elle. Al­lez, de­hors ! Vous re­vien­drez le cher­cher tout à l’heure. Léon­tine, déses­pé­rée, par­tit à re­cu­lons. Elle pleu­rait dans son ta­blier. « Dieu me pré­serve, je n’ai pas connu ça avec mon Nar­cisse ! »

Fé­lix hur­lait en ten­dant les bras vers sa nou­nou, mais Léon­tine dis­pa­rut de la classe, le lais­sant en proie à une crise de trem­ble­ments qui le fit s’écrou­ler par terre. Les autres en­fants pa­rais­saient in­dif­fé­rents, oc­cu­pés à maî­tri­ser leur propre drame. Seul un jeune gar­çon, in­tri­gué et vi­si­ble­ment in­quiet, tour­nait au­tour du corps de Fé­lix en­core se­coué de spasmes. Il es­sayait d’at­ti­rer l’at­ten­tion de soeur Thé­rèse qui s’at­ta­chait à dé­fi­nir une place dans la salle pour chaque élève.

(à suivre)

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