LE FEUILLE­TON

La Montagne (Clermont-Volcans) - - Annonces Classées - © Edi­tions (à suivre)

Le sang de Léo­pol­dine ne fait qu’un tour. Elle se tourne vers le bran­car­dier.

Moi, je sors. Tu restes là et tu at­tends.

Fais gaffe, pe­tit. S’ils en­voient une fu­sée éclai­rante, tu te jettes au sol et tu bouges plus. On est bien d’ac­cord ?

Le gars hé­site et fi­na­le­ment ob­tem­père : Et puis merde, je t’ac­com­pagne. Je vais pas lais­ser un môme faire le bou­lot sans bron­cher ! Léo­pol­dine se hisse sur le des­sus de la tran­chée. De­vant elle s’étend une terre la­bou­rée et tor­tu­rée. Des arbres dé­chi­que­tés, écar­te­lés, dressent leurs moi­gnons vers un ciel noir et sans lune. À quelques mètres, elle dis­tingue un homme agrip­pé aux pa­rois glis­santes d’un trou d’obus. Alors, sans pou­voir l’ex­pli­quer, elle a la convic­tion qu’il s’agit d’Ilia. Un autre est cru­ci­fié sur les fils bar­be­lés et bouge en­core, quant au troi­sième il semble avoir été as­pi­ré en par­tie par la boue…

Le bran­car­dier se lève à son tour.

Merde, ré­pète-t-il. On va cre­ver pour ré­cu­pé­rer un mo­ri­bond. Reste si tu as peur.

Et Léo­pol­dine s’élance. Au mo­ment où elle at­ter­rit vio­lem­ment dans l’an­frac­tuo­si­té où se trouve le corps, des coups de feu éclatent. Le pauvre gars ac­cro­ché aux fils bar­be­lés sur­saute et dans un der­nier pas de danse tire sa ré­vé­rence. De son cô­té, le se­cou­riste n’ose plus bou­ger. Il s’est re­plié dans la tran­chée, le coeur bat­tant la cha­made. Merde, merde, ré­pète-t-il sans fin. Avec des gestes lents et étu­diés, Léo­pol­dine se tourne vers l’homme qui est à ses cô­tés. Son souffle est rauque, il est se­coué de fris­sons. Elle pose une main sur sa poi­trine gla­cée. Elle sent battre son coeur à un rythme ef­fré­né. Dans la pé­nombre, elle re­con­naît Ilia. Son vi­sage est en­san­glan­té. Elle dis­tingue va­gue­ment une dé­chi­rure au ni­veau de la joue gauche. Dou­ce­ment, elle se penche vers lui pour vé­ri­fier s’il peut l’en­tendre et chu­chote :

Ilia, c’est moi, Léo­pol­dine ! Il faut qu’on sorte de là. Tu com­prends ? Ilia lève len­te­ment sa main droite en signe d’ac­quies­ce­ment. Il a les yeux fer­més et ne peut émettre au­cun son in­tel­li­gible. Elle n’est pas cer­taine qu’il soit vrai­ment conscient.

Nous al­lons re­joindre les bran­car­diers. Tu dois faire un ef­fort car je n’ar­ri­ve­rai pas à te traî­ner toute seule.

Éton­nam­ment, il se se­coue et ouvre les yeux. L’air per­du, il re­garde la jeune femme comme s’il s’agis­sait d’une vi­sion de l’au­de­là. Elle l’at­trape par les épaules et es­saie de le dé­ga­ger. Col­lante, la boue re­tient son corps. Mal­gré ses ef­forts ré­pé­tés, rien n’y fait. Ne pou­vant par­ler fort de peur d’être en­ten­due par l’en­ne­mi, Léo­pol­dine en­rage et fi­nit par se­couer Ilia avec ru­desse. Dans un ef­fort déses­pé­ré qui tient du mi­racle, le jeune homme ré­agit et ar­rive à s’ex­tir­per de la gangue de boue qui l’en­serre. Il se met à ram­per à l’aveugle, agrip­pé par Léo­pol­dine qui le tire tant bien que mal. À bout de forces, ils s’écroulent en­semble à deux pas de la tran­chée.

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