Ser­vice ga­gnant

La Montagne (Clermont-Volcans) - - Puy-de-dôme Actualité - PAR JEAN-LUC PETITRENAUD

Sa­bri­na est en poste dans le hall du res­tau­rant. Der­rière la porte à tam­bour, elle at­tend les pre­miers clients pour prendre leurs vestes et leurs man­teaux. Sa­bri­na est élève au ly­cée hô­te­lier. Elle veut être en salle, ac­cueillir, re­ce­voir, pla­cer puis ap­por­ter la carte et ex­pli­quer la com­po­si­tion du plat. La cui­sine ne l’in­té­resse pas mais le bal­let entre les tables lui plaît. Pour l’heure, elle piaffe dans les cou­rants d’air en se dan­di­nant. Dans sa che­mise blanche, elle ne sait quoi faire de ses bras de ses mains. Elle est ai­man­tée par le monde adulte mais sa mal­adresse dans ses chaus­sures à ta­lons tra­hit en­core le jeu à l’élas­tique, la ma­relle. Les pre­miers clients ne la re­gardent pas. Pour eux, elle re­pré­sente un porte­man­teau, une pe­tite ser­vante qui livre les cha­peaux et les écharpes. Son pré­nom n’in­té­resse per­sonne. En salle, le ser­vice trouve sa ca­dence. Le maître d’hô­tel offre à la vue de tous son cô­té ami­don­né propre, cou­su de cer­ti­tudes bien­veillantes pour ses convives. Lui, s’ap­pelle mon­sieur Hen­ri. On l’ap­pelle du re­gard, sans geste. Il se penche pour sai­sir le chu­cho­te­ment de la re­quête : « Chi­non ou Bour­gueil ? La sauce peut­elle être ser­vie à part ? Vous n’ou­blie­rez pas les bou­gies sur le gâ­teau ! »

À l’op­po­sé, Ser­gio af­fiche son cô­té la­tin dans sa dé­gaine et son lan­gage en­chan­teur né sur les ca­naux de Ve­nise. Ser­gio est la pé­pite de la salle. Il pra­tique la dé­coupe des vo­lailles avec le charme de la com­plainte de Ro­méo sous le bal­con de Ju­liette. Cam­bré comme le to­re­ro, il fait face à la bête avant de la pi­quer pré­ci­sé­ment avec sa four­chette. Avant d’être dé­po­sée de­vant le client, l’as­siette est ca­res­sée par la ser­viette blanche du ser­vice. L’as­siette pé­rore, le vin glisse dans le verre avec le bruit dé­li­cat du ruis­seau à truites, le pe­tit pain rond est cueilli dans la pa­nière par la pince de l’ap­pren­ti. La table com­mu­nie face à ces ri­tuels im­pec­cables, le ser­vice au res­tau­rant est trop sou­vent ou­blié. Les conver­sa­tions sont des­ti­nées à la cui­sine. Pour­tant l’ac­cueil à la fran­çaise a de beaux jours à vivre. Po­sons donc notre re­gard amou­reux sur ces ar­ti­sans, ces dan­seurs élé­gants qui par­ti­cipent à la beau­té d’un re­pas. La mal­adresse de la jeune Sa­bri­na s’es­tom­pe­ra si on dé­pose sur ses épaules un large sou­rire comme une ca­resse po­sée sur son ave­nir. ■

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