L’im­pro­bable le­çon de ci­né­ma de Jean-Luc Go­dard

La Montagne (Corrèze) - - France & Monde -

« X + 3 = 1, c’est la clé du ci­né­ma. » À grand ren­fort d’apho­rismes, le ci­néaste my­thique de la Nou­velle Vague Jean-Luc Go­dard a don­né une im­pro­bable confé­rence de presse à dis­tance, hier à Cannes, de­vant des jour­na­listes mi-im­pres­sion­nés, mi-amu­sés.

Rare mo­ment au Fes­ti­val de Cannes. En file in­dienne, at­ten­dant sa­ge­ment leur tour dans une at­mo­sphère de re­cueille­ment qua­si re­li­gieux, des jour­na­listes de tous pays dé­filent pour al­ler po­ser une ques­tion. De­vant eux, un mi­cro et un smart­phone, te­nu par l’un de ses pro­duc­teurs.

Et sur l’écran, en di­rect via une mes­sa­ge­rie vi­déo, Jean­Luc Go­dard, 87 ans. Comme lors de ses pré­cé­dentes sé­lec­tions can­noises, le ci­néaste qui vit en Suisse n’a pas fait le dé­pla­ce­ment pour pré­sen­ter son film Le Livre d’image, en lice pour la Palme d’or.

Ap­plau­di par la salle, il ap­pa­raît ci­gare au coin des lèvres, che­veux ébou­rif­fés et lu­nettes sur le nez, la voix che­vro­tante et ca­ver­neuse, comme ve­nu de l’au­de­là.

Pen­dant trois quarts d’heure, il va par­ler de son film énig­ma­tique, un ob­jet fil­mique in­clas­sable où se suc­cèdent images et ci­ta­tions en voix­off. Mais pas seule­ment.

Cin­quante ans après le mou­ve­ment de contes­ta­tion so­ciale de Mai 68, du­rant le­quel il avait contri­bué à faire in­ter­rompre le Fes­ti­val de Cannes, le réa­li­sa­teur d’À bout de souffle évoque aus­si « l’ombre de jeunes gens et de gens plus âgés qui étaient à la mort de Pierre Over­ney », mi­li­tant ou­vrier maoïste tué en 1972 par un vi­gile de Re­nault. « Voi­là ce dont je me sou­viens de 68 », dit­il, ci­tant aus­si Gilles Tau­tin, ly­céen maoïste mort noyé dans la Seine cette an­née­là.

« Je ne suis qu’un fa­bri­cant de films »

Fe­ra­t­il d’autres films ?, s’in­quiète un jour­na­liste. « Oui je pense, si je peux […] Ça ne dé­pend pas vrai­ment de moi, ça dé­pend de mes jambes, beau­coup de mes mains, et un peu de mes yeux. »

De­vant des jour­na­listes res­pec­tueux, qui avaient re­çu la consigne « de dire bon­jour » à Jean­Luc Go­dard – cer­tains se li­vrant même à de vé­ri­tables dé­cla­ra­tions d’amour –, ce­lui qui a ré­vo­lu­tion­né l’écri­ture ci­né­ma­to­gra­phique évoque en­core le 7e Art en gé­né­ral.

« Quand on fait une image, qu’elle soit du pas­sé, du pré­sent ou du fu­tur, eh bien il faut, pour en trou­ver une troi­sième qui com­mence à être une vraie image ou un vrai son, en sup­pri­mer deux », ex­plique­t­il à des in­ter­lo­cu­teurs par­fois per­plexes. « Voi­là. X + 3 = 1, c’est la clé du ci­né­ma. Mais quand on dit c’est la clé, il ne faut pas ou­blier la ser­rure », dit­il.

Go­dard, de sa voix fa­ti­guée, siffle lui­même la fin de cette grand­messe in­so­lite : « Bon, je crois que ça va al­ler… » Lais­sant les jour­na­listes re­par­tir par­fois in­ter­lo­qués. « Vous sa­vez, moi je ne suis qu’un fa­bri­cant de films… », les avait pour­tant pré­ve­nus Jean­Luc Go­dard. ■

PHO­TO AFP

CONFÉ­RENCE DE PRESSE. Par mes­sa­ge­rie vi­déo.

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