Sur les traces du re­li­quaire

La Montagne (Corrèze) - - Grand Angle Grand Angle - Textes : Lu­cile Preux Pho­tos : Tho­mas Jouhannaud

Cette an­née, Ni­co­las Ve­de­la­go, conser­va­teur des Mo­nu­ments his­to­riques, a fait une dé­cou­verte : le re­li­quaire de Châ­teau­pon­sac a été vo­lé et rem­pla­cé par une co­pie en 1906. À la re­cherche de l’ori­gi­nal, il a me­né l’en­quête.

Au coeur des églises du Li­mou­sin, des ob­jets an­ciens et pré­cieux té­moignent de l’His­toire. Par­mi eux, le re­li­quaire de Châ­teau­pon­sac. Dans le cadre de la ré­no­va­tion de l’église de la com­mune qui a dé­bu­té en dé­cembre 2017, Ni­co­las Ve­de­la­go, conser­va­teur des Mo­nu­ments his­to­riques à la Di­rec­tion ré­gio­nale des af­faires cultu­relles (DRAC), s’in­té­resse de plus près au fa­meux re­li­quaire.

Et ce qu’il dé­couvre fait au­jourd’hui grand bruit : l’ob­jet n’est qu’une co­pie ! « J’ai consul­té la base de don­nées Pa­lis­sy, qui est ac­ces­sible à tous. Il y est in­di­qué que le re­li­quaire est une co­pie, et que l’ori­gi­nal a été frau­du­leu­se­ment sub­sti­tué au dé­but du XXe siècle », ex­plique le conser­va­teur, qui com­mence alors l’en­quête.

Ni­co­las Ve­de­la­go re­trouve la trace de l’ob­jet dans la comp­ta­bi­li­té de Jo­seph Du­veen, mar­chand d’art an­glais. « J’ai pen­sé à lui car sa fa­mille avait dé­jà ven­du des ob­jets re­li­gieux vo­lés à la même époque, dans la ré­gion. Il est écrit que le re­li­quaire est “tel que dé­crit dans le livre de Li­moges”. »

C’est une ré­fé­rence à L’OEuvre de Li­moges d’Er­nest Ru­pin, éru­dit lo­cal de Brive­La­Gaillarde et pre­mier conser­va­teur du mu­sée lo­cal, qui réa­lise un gros tra­vail pho­to­gra­phique dans les an­nées 1890. Il a donc im­mor­ta­li­sé dans son OEuvre le vé­ri­table re­li­quaire, avant le vol.

Di­rec­tion l’Al­le­magne

L’ob­jet entre dans les col­lec­tions du mar­chand en juin 1906. Une date qui per­met à Ni­co­las Ve­de­la­go de si­tuer le vol entre jan­vier 1906, date de l’in­ven­taire des biens de la pa­roisse, et juin 1906. Dans le fa­meux livre de compte, deux noms sont men­tion­nés, ceux des com­plices : Fé­lix Jou­bert, un or­fèvre fran­çais de ta­lent char­gé de réa­li­ser des co­pies, et Gil­bert Ro­meuf, an­ti­quaire au­ver­gnat qui dé­mar­chait le cler­gé lo­cal pour avoir ac­cès aux ob­jets pré­cieux.

Le re­li­quaire de Châ­teau­pon­sac sort des col­lec­tions de Du­veen en 1909. D’après le re­gistre, il est ven­du aux Al­le­mands Ja­cok et Se­lig Gold­sch­midt, mar­chands d’art à Franc­fort. En cher­chant dans le fond pho­to­gra­phique al­le­mand pour l’his­toire de l’art, Ni­co­las Ve­de­la­go trouve six cli­chés de l’ob­jet, da­tés des an­nées 20.

« Il est écrit que l’ob­jet ap­par­tient dé­sor­mais à la col­lec­tion Maxi­mi­lien Von Gold­sch­midt­Roth­schild. Ce n’est pas éton­nant : les mar­chands d’art ont des liens fa­mi­liaux avec les Roth­schild. » Mais avec la mon­tée du na­zisme, les fa­milles juives sont in­quié­tées. En 1938, à l’âge de 94 ans, Maxi­mi­lien est for­cé de vendre sa col­lec­tion d’art à la ville de Franc­fort. « On ne sait pas si l’ob­jet fai­sait tou­jours par­tie de la col­lec­tion à ce mo­ment­là, il n’est pas ins­crit dans l’in­ven­taire. Il n’est pas men­tion­né non plus dans l’in­ven­taire de res­ti­tu­tion des biens, lorsque les des­cen­dants ré­cu­pèrent des ob­jets en 1948. Le re­li­quaire est peut­être sor­ti des col­lec­tions bien avant, mais on n’en sait rien », re­grette le conser­va­teur. L’ob­jet semble bel et bien per­du.

En bout de piste

Pour­tant, une note ma­nus­crite au­rait pu tout chan­ger. Ré­di­gée par JeanFe­ray, ins­pec­teur prin­ci­pal des Mo­nu­ments his­to­riques en 1957, elle émane de Ma­rie­Ma­de­leine Gau­thier, spé­cia­liste des émaux, ré­si­dant à Pa­ris. « Jean Fe­ray a dû re­ce­voir l’in­for­ma­tion par té­lé­phone et écrire ra­pi­de­ment sur un bout de pa­pier. On di­rait que Ma­rie­Ma­de­leine avait re­trou­vé le re­li­quaire chez un an­ti­quaire dé­nom­mé Al­tès, mais je n’ai pas pu en re­trou­ver la trace », ex­plique Ni­co­las Ve­de­la­go, qui nour­rit l’es­poir de voir ré­ap­pa­raître un jour l’ob­jet sur le mar­ché de l’art. ■

Aux mains des riches ban­quiers Roth­schild

TROMPÉS. La co­pie du re­li­quaire de Châ­teau­pon­sac, par­fai­te­ment exé­cu­tée, date de 1906. Pour­tant, ce n’est que cette an­née que les spé­cia­listes dé­couvrent vé­ri­ta­ble­ment la su­per­che­rie.

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