La liste de leurs en­vies

La Montagne (Corrèze) - - Chroniques - LA SE­MAINE PRO­CHAINE : Phi­lippe Meyer

S

ans vou­loir trop me li­vrer à une ex­hi­bi­tion de ma vie pri­vée, je me per­mets de vous sou­mettre, à vous lec­teurs, quelques mes­sages que mon té­lé­phone por­table re­çoit en ce mo­ment même. Ces mes­sages viennent de ma mère, ma soeur, mon frère, tous unis dans un groupe Whatsapp (une mes­sa­ge­rie col­lec­tive ins­tan­ta­née) dé­dié aux DupontMonod. Or, ce groupe vibre à l’unis­son à l’ap­proche de Noël. Et il de­vient fou. Car vi­si­ble­ment, la proxi­mi­té des fêtes met ma fa­mille dans un état se­cond, puisque je re­çois des mes­sages comme :

« Pour moi, de la part des pa­rents : un exem­plaire du La­rousse mé­na­ger, si pos­sible édi­tion 1926, pas celle de 1955 » (mon frère, à 13h32 le 22 oc­tobre – vé­ri­dique). Ré­ponse de ma mère : « Moi je sou­hai­te­rais une par­ti­ci­pa­tion à l’achat d’une tron­çon­neuse éla­gueuse » (14h11) ;

Ma soeur : « Ok » (14h15).

Doute de mon frère : « Cla­ra je t’offre pas de poêle en te­flon alors ? Tu veux une poêle inox pour la viande ? » (14h17). Pe­tite pré­ci­sion : ces tex­tos, au gla­mour hol­ly­woo­dien, viennent de gens let­trés, cu­rieux, bien­veillants, et qui, pour­tant, sont ca­pables de se mettre en transe pour l’épi­neuse ques­tions des ca­deaux de Noël. Per­son­nel­le­ment, ce­la pro­duit chez moi un fou­rire qui me casse en deux, mais aus­si un cer­tain éton­ne­ment : comment mon frère scien­ti­fique, à l’af­fût de toutes les nou­veau­tés tech­no­lo­giques, éper­du de pro­grès, peut­il de­man­der un « La­rousse mé­na­ger » ? Mys­tère. Et ma mère, aux mains fines, aux ma­nières dé­li­cates, aux al­lures de com­tesse, qui de­mande une « tron­çon­neuse éla­gueuse » ? Et ma pe­tite soeur, si sen­sible, qui va­lide d’un sobre et opé­ra­tion­nel « ok » ? Je me frotte les yeux. Noël me per­met de dé­cou­vrir ma fa­mille sous un jour nou­veau.

Du coup, je fais un ra­pide son­dage au­tour de moi. Je m’aper­çois que les ca­deaux de Noël sont aux fa­milles ce que le col de la Croix de Fer est au Tour de France : une étape re­dou­tée, qui de­mande de la pré­pa­ra­tion. Avec cer­tains im­pon­dé­rables… Par exemple, j’ai re­mar­qué que beau­coup de femmes offrent le prix Gon­court à leurs beaux­pa­rents. Et que beau­coup de beaux­pa­rents offrent à leur belle­fille des bons d’achat chez Se­pho­ra. Au moins, la marge d’er­reur est ré­duite. Ah, ex­cu­sez­moi, j’ai un tex­to sur le Whatsapp. Ma mère : « Pre­nez tron­çon­neuse avec une chaîne maillons de re­change, j’ai dé­jà la clé à tube 13 mm » ;

Ma soeur : « ok ».

Donc, di­sais­je, la marge de ma­noeuvre est ré­duite avec un bon d’achat. En­core que. Je me sou­viens d’une belle­mère par­ti­cu­liè­re­ment per­ni­cieuse qui avait of­fert à mon amie d’en­fance un bon de 50 eu­ros d’achat chez… Weight Wat­chers. Mes­sage sous­ja­cent : il faut perdre du poids. Joyeux Noël ! Va­riante : re­ce­voir un jo­li pe­tit pa­quet, avec de­dans un pot de crème an­ti­rides, car « il faut com­men­cer tôt »… Ça fait plai­sir.

Tiens, en­core le Whatsapp. Tiens, en­core ma mère : « Pas à bat­te­rie bien sûr. Ther­mique, 24 cm3 » ;

Mon frère : « J’hé­site avec un ré­veil qui pro­jette l’heure ET la tem­pé­ra­ture ex­té­rieure » ; Ma soeur : « ok ».

Doux Jé­sus, mais qu’est­ce qui leur prend ? Je me sou­viens alors que Paul Éluard dé­tes­tait Noël (« La neige de ce jour­là est un men­songe, la mu­sique des cloches est cras­seuse… »), tan­dis que Guillaume Apol­li­naire l’ado­rait (« Les sa­pins beaux mu­si­ciens/Chantent des noëls an­ciens/Au vent des soirs d’au­tomne… »).

Au fond, il doit y avoir au­tant de Noël que de fa­milles. Le mien est aus­si fou­traque que ma li­gnée, et je dois l’ai­mer pour ce­la. Alors, par­don père Noël, mais va pour le La­rousse mé­na­ger, le ré­veil lu­mi­neux et la tron­çon­neuse éla­gueuse !

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.