Le ter­ri­toire, ce mu­sée à ciel ou­vert

La ligne de front est de­ve­nue le fil rouge que l’on suit pour dé­cou­vrir un ter­ri­toire qui a ins­crit ses noms dans la grande His­toire. De l’Oise à l’Aisne, l’aven­ture, re­de­ve­nue hu­maine, est cap­ti­vante.

La Montagne (Corrèze) - - Reportage - So­phie Le­clan­ché so­phie.le­clanche@cen­tre­france.com

Le pay­sage a une mé­moire. Dans le nord de la France, évi­dem­ment, là où se dé­chaî­na la Pre­mière Guerre mon­diale, cette mé­moire passe par les hommes qui ra­content, avec, souvent, les ac­cents de la pas­sion, et par les lieux qui, en un clin d’oeil, en disent aus­si long qu’un cours ma­gis­tral. Entre l’Oise et l’Aisne, le mu­sée ter­ri­toire est ve­nu col­ler à l’ac­tua­li­té du cen­te­naire de 14­18 pour ap­pro­cher le conflit au­tre­ment. Un siècle après, l’im­por­tant n’est­il pas de com­prendre plu­tôt que d’ap­prendre ? Au fil d’une ligne rouge qui sla­lome le long de ce qui fut la ligne de front sta­bi­li­sée, se dé­voilent les traces qui ins­pirent, sug­gèrent, rendent tan­gibles, par­fois plus qu’elles ne montrent.

La car­rière des Bar­bares

Dans les carrières de Mon­ti­gny (*), non loin de Ma­che­mont, par exemple, on est à la fois dans l’ha­bi­tat tro­glo­dyte de ces gé­né­ra­tions de car­riers qui (de­puis le XVIIe) ont illu­mi­né le bâ­ti des bourgs alen­tours et dans l’en­nui pois­seux et an­gois­sé des poi­lus. Re­mis en état par l’as­so­cia­tion La Ma­che­mon­toise, le site, qui s’étend sur 8 hec­tares, fut un camp de can­ton­ne­ment de l’ar­mée fran­çaise. C’est là que les sol­dats souf­flaient. Et pour cer­tains créaient comme en té­moignent les 200 graf­fi­tis, sculp­tures, bas­re­liefs, qui ornent les lieux. Gra­vés dans la pierre tendre, des vi­sages d’hommes, des corps de femmes, un lion ter­ras­sant un dra­gon (oeuvre du té­nor et sculp­teur Ma­rius Cor­pait), des crânes, des dates, des blagues… L’im­pres­sion y est étrange : comme si les gars étaient par­tis la veille.

De l’autre cô­té de la fo­rêt, en écho à la po­si­tion fran­çaise, la car­rière de La Botte, sur les hau­teurs de Can­nec­tan­court, a été in­ves­tie par les Al­le­mands. Au­tant Mon­ti­gny peut évo­quer un dé­cor exo­tique où sur­gi­rait In­dia­na Jones, au­tant l’at­mo­sphère plan­tée à la Botte, dite aus­si car­rière des Bar­bares (!) est op­pres­sante. L’as­so­cia­tion Les sou­ter­rains 14­18 de la Car­moye, qui gère le site, a fait un bou­lot ti­ta­nesque pour dé­ga­ger les 2 km de boyaux, creu­sés par l’en­ne­mi et qui ser­pentent, sur trois ni­veaux, entre 5 et 22 mètres sous terre. Ici, vi­vait une cen­taine d’hommes ve­nus de la Ruhr. Ici, on était en pre­mière ligne. Ici on se bat­tait. Il fait une di­zaine de de­grés ; le taux d’hu­mi­di­té est de 90 %. Comment a­t­on pu dor­mir dans ce qui a été une chambre d’of­fi­cier ?

À l’en­trée du vil­lage de Namp­cel, au bas d’une raide des­cente, un long bâ­ti­ment aux al­lures mar­tiales pique la cu­rio­si­té. Il n’a a prio­ri rien à faire dans ce pay­sage bu­co­lique. Et pour cause, on l’ap­pelle l’abri du Kron­prinz. Pas sûr du tout qu’un prince de sang y ait sé­jour­né ex­pliquent les pas­sion­nés de l’as­so­cia­tion APRAK (*) qui fait vivre le lieu de­puis 2009. Mais cer­tain en re­vanche que la for­te­resse en pierre de taille, édi­fiée par le gé­nie al­le­mand en 1915 (et ins­crit à l’in­ven­taire des Mo­nu­ments His­to­riques), a ser­vi de PC sous les ordres d’un of­fi­cier ba­va­rois, de la mai­son des Wit­tels­bach (comme l’éter­nelle Sissi !).

À 40 km du cé­lèbre che­min des Dames, du cô­té de Mou­lin­sous­Touvent, les champs du bas­sin lu­té­tien, im­menses, on­doient à perte de vue. Ça et là, comme de drôles de cham­pi­gnons, des che­mi­nées émergent du sol. Les cultures poussent sur un gruyère de sou­ter­rains d’an­ciennes carrières. Au mi­lieu de rien, se dis­tingue une ché­chia rouge. C’est le mo­nu­ment de la butte aux zouaves. À la mé­moire de ces uni­tés de l’ar­mée d’Afrique coin­cées ici, entre les ba­tailles de la Somme et de la Marne.

Le dé­but de la fin

Dans la fo­rêt de Retz, en di­rec­tion de Villers­Cot­te­rêts, à 25 mètres du sol, la vue à 360° est à cou­per le souffle. Et fran­chir les huit pa­liers de la tour du gé­né­ral Man­gin en dé­cou­vrant et l’his­toire et la na­ture, est fi­na­le­ment un jeu d’en­fant. Sym­bole de la contre­of­fen­sive vic­to­rieuse du 18 juillet 1918, cet ob­ser­va­toire pri­vi­lé­gié est aus­si, pour les sol­dats et les ci­vils, ce­lui du dé­but de la fin de quatre an­nées d’en­fer. ■

DR

LA BOTTE. Dans la car­rière des Bar­bares, 2 km de ga­le­ries creu­sées sur trois étages, entre 5 et 22 mètres sous terre.

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