Alerte maxi­male

La Montagne (Creuse) - - La Une - Éric Don­zé

Sous le gi­let fluo, quelle est la Creuse qui s’est mon­trée de­puis le 17 no­vembre ? Ici, comme dans tout le pays, bien ma­lin qui peut dire au­jourd’hui ce qu’il s’est pas­sé et se passe en­core. Et sur­tout, le pour­quoi. Il fau­dra le re­cul de l’his­to­rien, du so­cio­logue voire de l’an­thro­po­logue pour le com­prendre. Pour le com­ment, il a suf­fi de l’ob­ser­ver, de le voir faire ou pas faire les choses du­rant ces trois se­maines. Re­tour sur ces choses vues ou pas vues en Creuse en ce jour de IVe acte de la mo­bi­li­sa­tion des Gi­lets jaunes à Pa­ris et en Creuse.

Qu’avons­nous vu du­rant ces trois se­maines de mou­ve­ment en Creuse ? Et ques­tion sub­si­diaire, qu’est­ce qui ne s’est pas vu dans notre dé­par­te­ment ? Vu, pas vu…peuvent bâ­tir l’ébauche d’un pre­mier ré­cit d’une mo­bi­li­sa­tion ja­mais vue. 1

Vu : des femmes, beau­coup de femmes. Dès le pre­mier jour, le 17 no­vembre, sur les rond­spoints creu­sois, c’est une réelle mixi­té qui s’est ins­tau­rée. Les femmes étaient là, plus que dans les autres ma­nifs vues pré­cé­dem­ment sauf quand elles concer­naient des ca­té­go­ries très fé­mi­ni­sées comme les in­fir­mières, les aides à do­mi­cile ou l’Édu­ca­tion na­tio­nale. Et jus­qu’à la réunion de jeu­di der­nier à Gué­ret (voir notre édi­tion d’hier) cette pa­ri­té a per­sis­té.

Sou­vent, dans les mo­ments de ten­sion, on a pu les voir apai­ser les feux qui cou­vaient. 2

Pas vu : de la vio­lence et du sang. En Creuse, pas de confron­ta­tion avec les forces de

l’ordre, au­cune ar­res­ta­tion, pas d’ac­ci­dents dra­ma­tiques sur les blo­cages… Est­ce à dire que le mou­ve­ment a été una­ni­me­ment pa­ci­fique. Pas tout à fait. Dès le 17 no­vembre, on a vu des au­to­mo­bi­listes blo­qués ten­ter de for­cer le pas­sage. Comme à Saint­Vau­ry où un jeune conduc­teur, après s’être af­fron­té ver­ba­le­ment avec les Gi­lets jaunes, a contour­né le pi­quet bous­cu­lant avec sa voi­ture quelques ma­ni­fes­tants. Au même en­droit, la se­maine der­nière, un dés­équi­li­bré, a me­na­cé de fon­cer sur le bar­rage.

Pas de vio­lences com­mises, donc, par les Gi­lets jaunes creu­sois. Sur les per­sonnes. Et pen­dant long­temps, pas sur les biens non plus. Jus­qu’à ce que les ra­dars creu­sois se re­trouvent mar­te­lés, in­cen­diés ou em­bal­lés. Plus de la moi­tié est hors­ser­vice. Hier, la des­truc­tion des au­to­mates de trois sta­tions­ser­vice gué­ré­toises a fait mon­ter le ni­veau d’un cran. Le mouve­

ment La Creuse unie, créé jeu­di soir par des Gi­lets jaunes, a désap­prou­vé l’ac­tion.

Il y a aus­si cette vio­lence sym­bo­lique dans les slo­gans af­fi­chés ou ins­crits au dos des cha­subles. Contre le pou­voir, le pré­sident et… les jour­na­listes, mis sou­vent dans le même sac qu’ils soient de BFM ou de la presse lo­cale. Sauf qu’en Creuse, on ne trouve que des jour­na­listes lo­caux, et un New­Yor­kais dé­bar­qué là grâce au re­lais de La Mon­tagne ( cette se­maine une équipe de la té­lé­vi­sion ja­po­naise a em­boî­té le pas du New York Times) 3

Vu : des pay­sans dans le mou­ve­ment. Les agri­cul­teurs creu­sois ont re­joint, un temps, les Gi­lets jaunes. Un jour seule­ment, le 19 no­vembre. Avant que leurs syn­di­cats ne re­tirent leurs troupes des car­re­fours. Un re­trait qui a créé le désar­roi dans la frange la plus en co­lère des ex­ploi­tants creu­sois.

La dé­mis­sion du pré­sident de la FDSEA de­man­dée

Un pla­car­dage en règle, et de nuit, a fait connaître leur cour­roux. Et hier soir, lors d’une réunion avec les di­ri­geants de la FDSEA et des JA, ils ont exi­gé de Thier­ry Jam­mot, le pré­sident de la FDSEA, qu’il dé­mis­sionne.

Re­ver­ra­t­on des trac­teurs avec les “GJ”. Peu de chance au re­gard de la dé­ci­sion prise par le gou­ver­ne­ment de re­pous­ser l’ap­pli­ca­tion de la loi ali­men­ta­tion. Un re­port dû à la crainte que des ta­rifs plus ré­mu­né­ra­teurs aux pro­duc­teurs en­traînent une hausse de prix dans les grandes sur­face. Bref, la consé­quence de la lutte des Gi­lets jaunes va lè­ser les agri­cul­teurs. 4

Pas vu : le blo­cage éco­no­mique de la Creuse. Le monde n’a pas ar­rê­té de tour­ner en Creuse de­puis trois se­maines. Les cha­lands des ma­ga­sins, si­tôt pris l’ha­bi­tude d’évi­ter les bar­rages, ont conti­nué à consom­mer. Les sa­la­riés, ar­ti­sans, au­toen­tre­pre­neurs qui ont quit­té leurs bou­lots pour oc­cu­per les car­re­fours n’ont pas man­qué à la ma­chine éco­no­mique au point de la grip­per. Pas d’en­tre­prises à l’ar­rêt. Et même si les ca­mions ont eu du mal à pas­ser, les usines ont conti­nué à re­ce­voir et ex­pé­dier, et les ma­ga­sins à être li­vrés.

Des vio­lences contre les biens, pas contre les per­sonnes

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Vu : Des écrans, par­tout. Le mou­ve­ment est ar­ri­vé par là, par­ti de là. Des ré­seaux so­ciaux. Les Gi­lets jaunes sont ac­cros aux smart­phones et, pen­dant un temps, ne com­mu­ni­quaient et ne s’in­for­maient que comme ça, re­fu­sant tout autre mé­dia. Cé­dant par­fois à des fake news comme ce­lui ra­con­tant que des jeunes ly­céens de Gué­ret avaient été ga­zés par des la­cry­mo­gènes po­li­ciers. Ce qui s’est avé­ré com­plè­te­ment faux. Ce­la n’a pas em­pê­ché la chose de de­

ve­nir vi­rale. 6

Pas vu : des ex­tré­mistes bruns

ou rouges. À bien cher­cher dans les rangs des GJ creu­sois, on n’a pas dé­ni­ché de mi­li­tants bruns ou rouges prêts à en dé­coudre en pa­roles où en gestes. Pour l’ex­trême droite, la Creuse n’a ja­mais été un ter­reau fer­tile. En re­vanche, le Pla­teau de Mille­vaches re­cèle quelques cou­rants al­ter­na­tifs qui ap­pellent le “l’in­sur­rec­tion ” de leurs voeux. Et pour­tant, non. 7

Vu : un ap­pren­tis­sage de la dé­mo­cra­tie à vi­tesse ac­cé­lé­ré. Du­rant ces trois se­maines, un mou­ve­ment lan­cé pour at­ta­quer les bases de la po­li­tique a fi­ni par ap­prendre qu’il fal­lait en faire. Dé­non­çant les élus, les par­tis, les syn­di­cats en leur niant toute re­pré­sen­ta­ti­vi­té, il s’est mué en re­cherche de… Re­pré­sen­ta­ti­vi­té. Comme un ré­ap­pren­tis­sage à marche for­cé de ce qu’est une com­mu­nau­té po­li­tique. De son ex­pres­sion qui né­ces­si­té qu’un mes­sage soit par­ta­gé, por­té et dif­fu­sé.

En for­geant, mer­cre­di, un sem­blant de mou­ve­ment struc­tu­ré, les Gi­lets jeunes sont en­trés dans une deuxième phase. Celle où il fau­dra élire, sup­por­ter les cri­tiques, les ac­cu­sa­tions de tra­hi­son pour abou­tir à des com­pro­mis et des dé­no­mi­na­teurs com­muns. Ceux qui im­posent les sa­cri­fices, de choi­sir entre ses contra­dic­tions comme celle de vou­loir moins d’im­pôts et plus de ser­vices pu­blics. Bref, faire de la po­li­tique. ■

PHO­TO : BRU­NO BARLIER

LE PRE­MIER JOUR. De­puis le 17 no­vembre, comme ici à Gué­ret, com­ment le mou­ve­ment a évo­lué en Creuse ?

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