« Le viol comme arme de guerre »

Le Congo­lais De­nis Muk­wege et la Ya­zi­die Na­dia Mu­rad prix No­bel de la Paix 2018

La Montagne (Moulins) - - France & Monde Actualités - Par Émi­lie Auf­fret

Le prix No­bel de la paix a été at­tri­bué hier au mé­de­cin congo­lais De­nis Muk­wege et à la Ya­zi­die Na­dia Mu­rad, deux sym­boles des luttes contre les vio­lences sexuelles.

Deux cham­pions de la lutte contre les vio­lences sexuelles dans les conflits mon­diaux ont re­çu le prix No­bel de la Paix, hier. Le mé­de­cin congo­lais De­nis Muk­wege et la Ya­zi­die Na­dia Mu­rad, ex­es­clave du groupe État is­la­mique, ont été dis­tin­gués par le co­mi­té No­bel nor­vé­gien.

Ils in­carnent tous deux un élan pla­né­taire qui dé­passe le cadre des seuls conflits, comme en té­moigne le raz­de­ma­rée #MeToo, dé­clen­ché il y a un an jour pour jour par des ré­vé­la­tions de la presse. Ils sont ré­com­pen­sés « pour leurs ef­forts pour mettre fin à l’em­ploi des vio­lences sexuelles en tant qu’arme de guerre », a dé­cla­ré la pré­si­dente du co­mi­té No­bel nor­vé­gien, Be­rit Reiss­An­der­sen.

« L’homme qui ré­pare les femmes »

Chez De­nis Muk­wege, l’an­nonce a été ac­cueillie par des youyous à l’hô­pi­tal de Pan­zi, que le mé­de­cin a fon­dé en 1999, à Bu­ka­vu, dans l’est de la Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go (RDC).

« L’homme qui ré­pare les femmes », titre d’un do­cu­men­taire qui lui a été consa­cré, était dans le bloc opé­ra­toire quand l’in­for­ma­tion est tom­bée. « J’étais en train d’opé­rer quand sou­dain (les gens) ont com­men­cé à hur­ler », a­t­il té­moi­gné sur le site No­bel of­fi­ciel.

« Je peux voir dans le vi­sage de nom­breuses femmes à quel point elles sont heu­reuses d’être re­con­nues. C’était vrai­ment tou­chant », a­t­il pour­sui­ vi. Femmes, en­fants et même bé­bés de quelques mois : l’hô­pi­tal a trai­té quelque 50.000 vic­times de viols en deux dé­cen­nies. Pour le « doc­teur mi­racle », son autre sur­nom, ces vio­lences sexuelles sont des « armes de des­truc­tion mas­sive », mal­heu­reu­se­ment chères et ef­fi­caces ».

« Nous avons pu tra­cer la ligne rouge contre l’arme chi­mique, l’arme bio­lo­gique, l’arme nu­cléaire. Au­jourd’hui, nous de­vons aus­si mettre une ligne rouge contre le viol comme arme de guerre », dé­ « pas cla­rait­il en 2016.

Sa co­lau­réate ira­kienne, Na­dia Mu­rad, is­sue de la mi­no­ri­té ya­zi­die, a el­le­même vé­cu ces hor­reurs dans sa chair. Comme des mil­liers de filles et femmes de sa com­mu­nau­té, elle a été ré­duite en es­cla­vage sexuel par le groupe ji­ha­ diste État is­la­mique (EI), en 2014, avant de par­ve­nir à s’éva­der. Le prix « si­gni­fie beau­coup, pas seu­le­ment pour moi mais pour toutes ces femmes en Irak et dans le monde en­tier » qui ont été vic­times de vio­lences sexuelles, a­t­elle ré­agi par té­lé­phone.

« La pre­mière chose qu’ils ont faite, c’est de nous for­cer à nous conver­tir à l’Is­lam », confiai­telle il y a deux ans. « Après, ils ont fait ce qu’ils ont vou­lu. »

Am­bas­sa­drice de l’ONU pour la di­gni­té des vic­times du tra­fic d’êtres hu­mains de­puis 2016, Na­dia Mu­rad, dont six frères et la mère ont été tués par l’EI, mi­lite dé­sor­mais pour que les per­sé­cu­tions com­mises contre les Ya­zi­dis soient consi­dé­rées comme un gé­no­cide. « On ne s’ha­bi­tue ja­mais à ra­con­ter son his­toire. On la re­vit chaque fois », confie­t­elle dans son livre, Pour que je sois la der­nière.

Crime de guerre

Sur tous les conti­nents, le viol fait des cen­taines de mil­liers de vic­times dans les conflits, mais la prise de conscience in­ter­na­tio­nale pro­gresse. Adop­tée en 2008 par le Conseil de sé­cu­ri­té de l’ONU, la ré­so­lu­tion 1820 sti­pule que les vio­lences sexuelles en temps de conflit « peuvent consti­tuer un crime de guerre, un crime contre l’hu­ma­ni­té ou un élé­ment consti­tu­tif du crime de gé­no­cide ».

Dès l’an­nonce du co­mi­té No­bel, les fé­li­ci­ta­tions ont af­flué. « Dif­fi­cile d’ima­gi­ner deux ga­gnants plus dignes », a ré­agi le Haut­Com­mis­saire de l’ONU aux droits de l’Homme, Mi­chelle Ba­che­let. La chan­ce­lière al­le­mande, An­ge­la Mer­kel, a sou­li­gné u n « cri d’hu­ma­ni­té au mi­lieu d’hor­reurs in­ima­gi­nables ». ■ CLAUDE RO­SEN­THAL Bri­viste, pré­sident de Gy­né­co­lo­gie sans fron­tières et ami de De­nis Muk­wege

Une évi­dence ?

C’est une ré­com­pense nor­male. C’est un grand mon­sieur. Cet homme se bat pour la cause que je dé­fends qui est celle des femmes. En­fin il est re­con­nu. Il a eu des tas de prix mais le prix No­bel de la Paix, c’est la consé­cra­tion. Et il le mé­rite vrai­ment.

Ad­mi­ra­tif ?

Il soigne phy­si­que­ment les femmes vic­times de viols à l’hô­pi­tal Pan­zi où je me rends deux fois par an pour for­mer ses équipes. Mais il a su aus­si les ai­der à se re­cons­truire psy­cho­lo­gi­que­ment et so­cia­le­ment. Et pour ce­la, je suis ad­mi­ra­tif. a mon­té un en­droit à Bu­ka­vu qui s’ap­pelle la Ci­té de la joie où les femmes peuvent ap­prendre un tas de mé­tiers pour les ai­der à ré­ap­prendre à vivre.

Un es­poir ?

Il

De­nis Muk­wege a l’ha­bi­tude de dire : « Le Con­go est une bi­jou­te­rie à ciel ou­vert où tout le monde peut ve­nir se ser­vir. Ces res­sources font la ri­chesse du monde en­tier et la mi­sère des Congo­lais. » J’es­père que ce prix No­bel de la Paix va per­mettre d’in­fluen­cer la po­li­tique dans son pays. va vers d’autres ho­ri­zons.

Cet ami au­ra beau dire qu’il vaut mieux être roi en son châ­teau que va­let chez le su­ze­rain il ne pour­ra em­pê­cher les ma­nants du com­men­taire im­mé­diat d’y voir une sé­rieuse lé­zarde dans le mur col­lec­tif. La po­si­tion du dé­mis­sion­naire est tou­jours dé­li­cate à sou­te­nir car on aime les com­bat­tants qui tombent l’arme à la main et beau­coup moins ceux qui s’échappent sous les me­naces en­ne­mies.

Alors on ré­sume : Hu­lot et Col­lomb tirent leurs ré­vé­rences, re­gagnent vite fait des pé­nates bre­tonnes et lyon­naises et s’en vont mé­di­ter chez eux sur l’usage qui doit être fait d’une dé­mis­sion. Si elle est utile ou si, bê­te­ment, elle n’est qu’une hu­meur mau­vaise rom­pant avec des en­goue­ments, ju­ré cra­ché, d’un pas­sé triom­phant. ■

PHO­TO AFP

SYM­BOLES. De­nis Muk­wege et Na­dia Mu­rad luttent contre les vio­lences sexuelles.

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