Le re­gard acerbe de Mit­ter­rand

La Montagne (Moulins) - - France & Monde Actualités - Jé­rôme Pilleyre je­[email protected]­tre­france.com

L’his­toire entre Mit­ter­rand et la cons­ti­tu­tion de 1958 a long­temps été contra­riée. L’au­teur en 1964 du pam­phlet « Le Coup d’État per­ma­nent » se­ra pré­sident de la Ré­pu­blique de 1981 à 1995.

«Entre de Gaulle et les ré­pu­bli­cains, il y a d’abord, il y au­ra tou­jours le coup d’État », écrit Fran­çois Mit­ter­rand dans Le Coup d’État per­ma­nent pa­ru en mai 1964. Par convic­tion ? Cal­cul ? Ran­cune ? Dé­pit peut­être ?

« Ce livre, coupe Jean Vi­greux, pro­fes­seur d’his­toire contem­po­raine à l’uni­ver­si­té de Bour­gogne, té­moigne de la co­hé­rence d’une tra­jec­toire po­li­tique peu com­mune puisque Fran­çois Mit­ter­rand y re­cycle des dis­cours pro­non­cés à l’As­sem­blée na­tio­nale, des in­ter­ven­tions au Sé­nat ou des édi­to­riaux pa­rus dans le Cour­rier de Nièvre, pé­rio­dique qu’il a re­pris en 1948 et di­ri­gé pen­dant trente ans. »

« Et, in­siste l’his­to­rien, l’in­com­pré­hen­sion entre les deux hommes en 1943 n’a pas dû être si rédhi­bi­toire puisque Mit­ter­rand a par­ti­ci­pé au pre­mier gou­ver­ne­ment à la Li­bé­ra­tion. Ce sont deux let­trés, éle­vés dans la cul­ture de la droite tra­di­tion­nelle ca­tho­lique et la vi­sion du monde in­quiète de l’entre­deux­guerres. »

Dé­mo­cra­tie me­na­cée

Certes, l’un était mi­li­taire de car­rière. Mau­vais pro­cès, à écou­ter sa confé­rence de presse du 19 mai 1958 : « Est­ce que j’ai ja­mais at­ten­té aux li­ber­tés pu­bliques fon­da­men­tales ? Je les ai ré­ta­blies. Et y ai­je une se­conde at­ten­té ja­mais ? Pour­quoi vou­lez­vous qu’à 67 ans, je com­ mence une dic­ta­teur ? »

Mit­ter­rand, pas convain­cu, n’a pas vo­té l’in­ves­ti­ture du gou­ver­ne­ment for­mé par le Gé­né­ral le 1er juin 1958. « Lorsque, as­sé­na­til, le 10 sep­tembre 1944, le gé­né­ral de Gaulle s’est pré­sen­té de­vant l’As­sem­blée consul­ta­tive is­sue des com­bats de l’ex­té­rieur ou de la ré­sis­tance, il avait au­près de lui deux com­pa­gnons qui s’ap­pe­laient l’hon­neur et la pa­trie. Ses car­rière de com­pa­gnons d’au­jourd’hui, qu’il n’a sans doute pas choi­sis, mais qui l’ont sui­vi jus­qu’ici, se nomment le coup de force et la sé­di­tion. La pré­sence du gé­né­ral de Gaulle si­gni­fie, même mal­gré lui, que dé­sor­mais les mi­no­ri­tés vio­lentes pour­ront im­pu­né­ment et vic­to­rieu­se­ment par­tir à l’as­saut de la dé­mo­cra­tie. »

« Mit­ter­rand, contex­tua­lise l’his­to­rien, n’était pas le seul à nour­rir de telles craintes. Pierre Men­dès France, le ra­di­cal Édouard Da­la­dier et le com­mu­niste Jacques Du­clos les par­ta­geaient. Un Co­mi­té na­tio­nal d’ac­tion et de dé­fense ré­pu­bli­caine re­grou­pant entre autres la SFIO, le MRP et l’UDSR (*) avaient vu le jour. La peur du coup d’État est une constante dans la cul­ture po­li­tique fran­çaise mar­quée par Na­po­léon Bo­na­parte et son ne­veu Louis Na­po­léon Bo­na­parte. Mit­ter­rand se plai­sait à com­pa­rer le Gé­né­ral à Ba­din­guet… »

De Gaulle et Mit­ter­rand avaient aus­si ce même goût pour l’his­toire. Et pas seu­le­ment comme lec­teurs : « Mit­ter­rand, se­lon mon re­gret­té col­lègue Éric Du­ha­mel, voyait dans ce vote contre de Gaulle comme un écho à ce­lui des quatre­vingts par­le­men­taires qui dirent “non” à Pé­tain le 10 juillet 1940 à Vi­ chy. C’est à la fa­veur des troubles en Al­gé­rie que le Gé­né­ral, se po­sant en homme pro­vi­den­tiel après douze ans l’écart de la vie po­li­tique, a ob­te­nu les pleins pou­voirs. »

Mé­lange des pou­voirs

De Gaulle, en outre, se vou­lait au­des­sus des par­tis alors que Mit­ter­rand en a épui­sé plu­sieurs : « En no­vembre 1946, can­di­dat centre­droit à en croire sa pro­fes­sion de foi, Mit­ter­rand a été élu dé­pu­té de la Nièvre. Il en a fait son la­bo­ra­toire po­li­tique, tes­tant no­tam­ment les jeux d’al­liances. Né­ces­saires sous la IVe Ré­pu­blique avec des dé­pu­tés élus au scru­tin plu­ri­no­mi­nal à la pro­por­tion­nelle à un tour dans un cadre dé­par­te­men­tal, ces al­liances le se­ront tout au­tant sous la Ve et son scru­tin uni­no­mi­nal ma­jo­ri­taire à deux tours. Mais sa ma­tu­ra­tion po­li­tique jus­qu’à l’UDSR fai­sait qu’il ne pou­vait se re­con­naître dans les nou­velles ins­ti­tu­ tions, a for­tio­ri après le ré­fé­ren­dum du 28 oc­tobre 1962 qui a ins­tau­ré l’élec­tion du pré­sident de la Ré­pu­blique au suf­frage uni­ver­sel. Il dé­non­çait aus­si le mé­lange des pou­voirs au pro­fit de l’exé­cu­tif, le di­ri­gisme ver­ti­cal et la cen­sure. »

L’his­to­rien ré­fute en­fin une idée aus­si fausse que lar­ge­ment ré­pan­due : « Mit­ter­rand n’est pas un nos­tal­gique de la IVe Ré­pu­blique qui le vit sou­vent exer­cer des res­pon­sa­bi­li­tés mi­nis­té­rielles. Élu en 1981, il a bien to­ta­le­ment in­car­né la fonc­tion pré­si­den­tielle, mais il n’en a pas moins in­flé­chi les ins­ti­tu­tions comme avec les lois Def­ferre en 1982­1983. Élu lo­cal, dans les an­nées 1960, il s’était, comme Mau­rice Faure dans le Lot, op­po­sé au rôle pré­do­mi­nant du pré­fet. Pré­sident, il a fait la dé­cen­tra­li­sa­tion. » ■

(*) Sec­tion fran­çaise de l’In­ter­na­tio­nale ou­vrière, Mou­ve­ment ré­pu­bli­cain po­pu­laire et Union dé­mo­cra­tique et so­cia­liste de la Ré­sis­tance

PHO­TO AFP

1965. Mit­ter­rand prend date avec la Ve Ré­pu­blique.

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