Qui a le plus payé l’im­pôt du sang ?

Aux fac­teurs dé­mo­gra­phiques, trois cher­cheurs ont ajou­té des va­riables éco­no­miques et so­ciales

La Montagne (Moulins) - - Centenaire - So­phie Le­clan­ché so­phie.le­[email protected]­tre­france.com

En croi­sant dif­fé­rentes don­nées sta­tis­tiques sur les morts de la Grande Guerre, trois cher­cheurs ont poin­té la rai­son des dis­pa­ri­tés ré­gio­nales.

C’est une ques­tion aus­si spé­ciale que cru­ciale que se sont po­sée trois cher­cheurs, Hen­ri Gilles, his­to­rien, Jean­Pas­cal Gui­ron­net et An­toine Pa­rent, éco­no­mistes. Aux morts de la Grande Guerre, la mé­moire a ac­co­lé les ré­cur­rentes images d’un in­con­ce­vable sur­nombre ; de grande « bou­che­rie » ; de dé­pouilles sans sé­pul­tures qui se rap­pellent ré­gu­liè­re­ment au sou­ve­nir des vi­vants. Dans l’étude qu’ils ont pu­bliée en 2014, les trois cher­cheurs se sont pen­chés, eux, sur les ori­gines géo­gra­phiques de ces morts, ar­guant du fait leur « his­toire quan­ti­ta­tive mé­ri­tait bien un autre sort » que le seul « fac­teur dé­mo­gra­phique ».

Taux de chô­mage

À par­tir de la base de don­nées de « Mé­moire des Hommes » qui re­cense les fiches des sol­dats bé­né­fi­ciant de la men­tion « Mort pour la France », 1.187.143 cas ont été pris en compte par les cher­cheurs, com­pa­rés avec le re­cen­se­ment de 1911, pour dres­ser un tout pre­mier état des lieux, dé­par­te­ment par dé­par­te­ment puis par ré­gion (ad­mi­nis­tra­ti­ve­ment, les an­ciennes).

Pre­mière consta­ta­tion : rap­por­té à la po­pu­la­tion to­tale, « la ven­ti­la­tion du nombre de morts par ré­gion montre que les ré­gions PA­CA et Ile­de­France ont été moins tou­chées que le Li­mou­sin.. Pour­quoi la ré­gion PA­CA ? Les cher­cheurs l’ex­pliquent par « le nombre de non­mo­bi­li­sa­ bles dans les dé­par­te­ments du Sud­Est ». Non­mo­bi­li­sables, c’est­à­dire pour une grande par­tie, des hommes des 19 à 27 ans, ré­si­dents sur le ter­ri­toire mais non sou­mis à l’ap­pel sous les dra­peaux parce qu’étran­gers ! En Pro­vence, no­tam­ment les Ita­liens.

Le poids de l’ef­fort

Outre ce qu’ils nomment les causes dé­mo­gra­phiques, les cher­cheurs ont af­fi­né leur étude avec des don­nées « pu­re­ment géo­gra­phiques » avant d’in­tro­duire « un fac­teur ru­ra­li­té » puis « éco­no­mique ». Pre­mier ré­sul­tat : « l’aug­men­ta­tion de 1 % du nombre de mo­bi­li­sable par dé­par­te­ment ac­croît de 28 % le nombre de morts » !

Pour les en­quê­teurs, les rai­sons dé­mo­gra­phiques ne suf­fisent pas à ex­pli­quer les dis­pa­ri­tés en les ré­gions. Pour preuve, la Franche­Com­té qui connais­sait alors une den­si­té su­pé­rieure à la moyenne et a moins per­du d’homme au com­bat, a­t­elle don­né moins d’en­ga­gés vo­lon­tai­ res à la France ? Pour le sa­voir, il a fal­lu aux ex­perts in­tro­duire d’autres va­riables de cal­cul comme le taux de chô­mage, le nombre de pa­trons, le taux de ru­ra­li­té…

In­juste mais (dé­jà) vrai : plus les re­la­tions so­ciales étaient im­por­tantes, moins les hommes avaient de risques de se re­trou­ver au front, en pre­mière ligne. Et plus les chefs d’en­tre­prises avaient le bras long, moins ils étaient dé­pos­sé­dés de leurs ou­vriers… Un constat plus pa­tent en­core lorsque l’ac­ti­vi­té in­dus­trielle était liée à l’ef­fort de guerre!

Autre constat, en com­pa­rant le taux de mor­ta­li­té dans la ma­rine, 7,4 %, à ce­lui de l’ar­mée de terre, 17 %. On com­prend pour­quoi cer­tains dé­par­te­ments cô­tiers ont été moins im­pac­tés.

Les plus do­mi­nés

Par­mi les ré­gions les plus tou­chées, la Bre­tagne his­to­rique cu­mu­lant « une forte dé­mo­gra­phie, une spé­ci­fi­ci­té ru­rale et, en sus, un mar­ché du tra­vail moins dy­na­mique qu’ailleurs » a don­né « une contri­bu­tion sup­plé­men­taire » se­lon les cher­cheurs.

En 2014 éga­le­ment, deux autres cher­cheurs, An­dré Loez et Ni­co­las Ma­riot ont tra­vaillé sur « L’ap­proche spa­tiale de la mort de masse en 14­18 ». Ils concluent avec « cette don­née pa­ra­doxale » de la Grande Guerre. « Les classes moyennes et su­pé­rieures, les ur­bains ont été plus en­thou­siastes à ver­ser l’im­pôt du sang mais les don­nées dé­mo­gra­phiques pointent toutes vers une sur­mor­ta­li­té ef­fec­tive des groupes so­ciaux les plus ru­raux, les moins édu­qués, les plus do­mi­nés ». ■

➔ Con­sul­table. Sur le site https ://www.cairn.in­fo/

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