Sor­tons de la ques­tion

La Montagne (Moulins) - - Lemag -

es deux mots que l’on au­ra le plus en­ten­dus de­puis trois se­maines sont « mé­pris » et « ar­ro­gance ». Ils ex­priment un sen­ti­ment pro­fond et ré­pan­du. Si pro­fond et si ré­pan­du qu’il est dif­fi­cile de le croire né avec l’ar­ri­vée au pou­voir d’Em­ma­nuel Ma­cron. Beau­coup d’entre nous éprouvent un mé­lange de las­si­tude et d’exas­pé­ra­tion face aux dé­ci­sions qui s’im­posent à eux sans ex­pli­ca­tions et sans res­pon­sables iden­ti­fiables. Le bu­reau de poste de tel bourg est fer­mé ; les ser­vices du Tré­sor ins­tal­lés dans une ville sont trans­fé­rés 40 ki­lo­mètres plus loin ; le dis­tri­bu­teur de billets d’un vil­lage à une de­mi­heure de la banque la plus proche va être en­le­vé ; des ad­mi­nis­tra­tions n’ac­ceptent plus que l’on s’adresse à elles au­tre­ment que par l’in­ter­net ; des gen­dar­me­ries s’éloignent du ter­rain. Il se peut que les rai­sons de fer­mer la poste, de dé­mé­na­ger le Tré­sor ou la gen­dar­me­rie soient fortes ; qui les ex­plique ? qui les ouvre à la dis­cus­sion ? qui en prend la res­pon­sa­bi­li­té ? Lorsque la cou­ver­ture in­ter­net est si mau­vaise qu’il est im­pos­sible de se connec­ter ef­fi­ca­ce­ment aux sites des ad­mi­nis­tra­tions, qui s’en sou­cie et qui pré­voit une so­lu­tion de re­change ? Et si les normes de sé­cu­ri­té des dis­tri­bu­teurs au­to­ma­tiques de billets s’avèrent ex­ces­sives, voire ab­surdes, dans tel ou tel vil­lage, qui as­sume cet achar­ne­ment ? Qui se sou­cie d’en me­su­rer les consé­quences sur la vie quo­ti­dienne des ha­bi­tants ? Qui prend en consi­dé­ra­tion l’illo­gisme qu’il y a à vou­loir li­mi­ter l’usage de la voi­ture tout en for­çant les usa­gers à par­cou­rir des di­zaines de ki­lo­mètres pour ac­cé­der à un ser­vice qu’ils trou­vaient à leur porte ? Qui prend à coeur d’or­ga­ni­ser des so­lu­tions de rem­pla­ce­ments pour les trans­ports comme le se­raient des taxis col­lec­tifs, bien plus souples et bien moins oné­reux que les au­to­bus ? Et je ne parle pas du contexte : gares fer­mées, trains ra­ré­fiés, vé­tustes et sou­vent dé­faillants, lignes aé­riennes in­té­rieures qui consi­dèrent le ser­vice de telle des­ti­na­tion comme une va­riable d’ajus­te­ment dans la ges­tion de leur flotte mal­gré l’ar­gent pu­blic dont elles pro­fitent…

Le mé­pris et l’ar­ro­gance sont là. Les élus le constatent mais, au lieu de s’unir, ils ne plaident trop sou­vent que pour leur pré car­ré, mé­gotent une pe­tite fa­veur. Lors­qu’ils font re­mon­ter le mé­con­ten­te­ment ou l’exas­pé­ra­tion de leurs man­dants, leur be­sogne n’est pas fa­cile. Face à eux, une tech­no­struc­ture s’est dé­ve­lop­pée dans ce pays comme si elle en était pro­prié­taire. Elle sait ce qui est bon pour nous. Elle fait pen­ser à la gra­vure si po­pu­laire du temps d’un autre grand ré­for­ma­teur, le contrô­leur gé­né­ral des fi­nances Ca­lonne qui pré­ten­dait « re­vi­vi­fier l’État en­tier par la re­fonte de tout ce qu’il y a de vi­cieux dans sa cons­ti­tu­tion ». On y voyait un singe de­man­dant à une basse­cour à quelle sauce elle vou­lait être man­gée. Comme la vo­laille ré­pon­dait « mais nous ne vou­lons pas être man­gés du tout », le singe tech­no­crate ré­pli­quait : « vous sor­tez de la ques­tion ». Au­cune ad­mi­nis­tra­tion n’est exempte de cette ou­tre­cui­dance et celle de la Culture n’y échappe pas. Elle n’ap­pré­cie les as­so­cia­tions que si elles leur servent de faux­nez et se tiennent aux ordres, non si elles ont l’am­bi­tion d’ani­mer la so­cié­té ci­vile et de vi­vi­fier l’amé­na­ge­ment cultu­rel du ter­ri­toire. Pré­sident de celle qui or­ga­nise le fes­ti­val d’Au­rillac, je viens de consta­ter une nou­velle fois cet im­pé­ria­lisme au mo­ment où il fal­lait dé­si­gner la nou­velle di­rec­tion ar­tis­tique. Sans autres moyens que mes convic­tions et ma dé­ter­mi­na­tion, je ne suf­fis pas à com­battre cette morgue bu­reau­cra­tique. C’est pour­quoi j’ai pré­fé­ré ne pas lui ser­vir de cou­ver­ture ou « d’idiot utile » et j’ai don­né ma dé­mis­sion. Quand on ne veut pas être man­gé, on a le gi­let jaune qu’on peut.

Le ciel vous tienne en joie. ■

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