Ces femmes qui brisent le pla­fond de verre

La Montagne (Riom) - - Le Fait Du Jour - Mi­chèle Gar­dette Sté­pha­nie Mer­zet

Les filles réus­sissent mieux que les gar­çons à l’école. Pour­tant, dans l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur, elles sont moins pré­sentes dans les for­ma­tions dites « sé­lec­tives ». Les femmes re­pré­sentent la moi­tié des sa­la­riés du pri­vé. Pour­tant, se­lon une ré­cente étude de l’In­see, elles n’oc­cupent que 23 % des em­plois de cadres di­ri­geants et gagnent, en moyenne, 26 % de moins que leurs ho­mo­logues mas­cu­lins. Dans les fonc­tions pu­bliques d’État et ter­ri­to­riale, les femmes, bien que ma­jo­ri­taires, sont peu pré­sentes dans l’en­ca­dre­ment. Pour­tant, dans le pu­blic et dans le pri­vé, des femmes ex­cellent. À l’oc­ca­sion de l’opé­ra­tion

« Ex­pertes à la Une », nous avons choi­si de mettre à l’hon­neur quatre fi­gures fé­mi­nines. Qui, de­puis l’Au­vergne, sont par­ve­nues à bri­ser le fa­meux pla­fond de verre. Seule femme di­rec­trice d’un centre de lutte contre le can­cer sur les dix-huit exis­tants en France, elle vient de re­si­gner pour cinq ans à la tête du Centre JeanPer­rin à Cler­mont-Fer­rand.

Un mé­tier de di­rec­tion que Fré­dé­rique Pe­nault­Llor­ca a fa­çon­né à son image. Un ma­na­ge­ment bien­veillant, à l’écoute tant des pa­tients, sa­la­riés, que des par­te­naires so­ciaux ou as­so­cia­tions de pa­tients. Car cette Can­ta­lienne d’ori­gine aime les contacts hu­mains, qua­li­té in­trin­sèque à son mé­tier ini­tial de mé­de­cin ana­to­mo­pa­tho­lo­giste. « Quand on est der­rière son mi­cro­scope, on a tou­jours en tête le pa­tient, les consé­quences pour lui de notre diag­nos­tic », évoque­t­elle.

« Le mé­tier de di­rec­teur est pas­sion­nant en étant mé­de­cin car il est im­por­tant de tou­jours pou­voir faire la ba­lance entre les contraintes fi­nan­cières et ré­gle­men­taires et l’in­té­rêt du ma­lade ». Un mé­tier où le poids mo­ral est fort et le par­tage du temps entre les di­verses com­po­santes, es­sen­tiel. Son mi­cro­scope n’est ce­pen­dant ja­mais très loin car sa pas­sion pour la re­ cherche consti­tue son ADN. Elle est, en ef­fet, di­rec­trice ad­jointe de l’équipe de re­cherche In­serm IMoST et pré­si­dente na­tio­nale du Groupe d’im­mu­no on­co­lo­gie au sein d’Uni­can­cer. Poin­ture in­ter­na­tio­nale dans le diag­nos­tic des can­cers du sein agres­sifs, en­sei­gner est aus­si sa bouf­fée d’oxy­gène. Elle fut d’ailleurs, au dé­but des an­nées 2000, l’une des pre­mières femmes à ac­cé­der au titre de pro­fes­seur des uni­ver­si­tés en Au­vergne.

Une suf­fra­gette à sa fa­çon toute en fi­nesse et élé­gance qui n’a de cesse de faire évo­luer la place de la femme dans le monde de la san­té, même s’il de­meure des pla­fonds de verre à faire tom­ber. Elle s’en­gage en ce sens sur la ré­gion en tu­to­rant de jeunes pro­fes­sion­nelles afin de les ai­der dans l’évo­lu­tion de leur mé­tier. « Les choses ont quand même évo­lué dans le bon sens, on peut faire car­rière dans la san­té et ac­cé­der à des res­pon­sa­bi­li­tés en tant que femme, l’es­sen­tiel est de res­ter soi­même ». Même s’il faut, comme elle, sou­le­ver des mon­tagnes, elle a ou­vert la voie. ■ Ce n’est un se­cret pour per­sonne, le sport mas­cu­lin a beau­coup plus la cote… Tou­te­fois, la Cler­mon­toise Ma­rion Lor­blan­chet, an­cienne cham­pionne de tri­ath­lon, a su se dé­mar­quer dans ce mi­lieu es­sen­tiel­le­ment plé­bis­ci­té par les hommes.

Cette femme s’est lan­cée dans le tri­ath­lon à l’âge de 14 ans. Au dé­but des an­nées 2000, elle de­vient cham­pionne du monde ju­nior de la dis­ci­pline. En pa­ral­lèle, elle signe son pre­mier contrat pro­fes­sion­nel et en­tame une chasse aux spon­sors.

« Je sa­vais qu’ils in­ves­tis­saient d’abord sur les hommes, comme ils le font d’ailleurs dans tous les sports. Mais j’avais dé­ci­dé d’opé­rer une stra­té­gie de com­mu­ni­ca­tion pour sor­tir du lot. Il n’était pas ques­tion de me sen­tir dé­va­lo­ri­sée parce que j’étais une femme », af­firme­telle.

Ma­rion Lor­blan­chet pour­suit avec suc­cès sa vie d’ath­lète en tant que pro­fes­sion­nelle, sans man­quer de no­ter des dif­fé­rences avec ses ho­mo­logues mas­cu­lins : « Nous sommes moins bien payées puis­qu’ils gagnent le double. » Le dé­fi était donc de réus­sir à tra­vers les ré­sul­tats spor­tifs et aus­si d’uti­li­ser son éner­gie pour conqué­rir les par­te­naires : « Mais se­lon moi, être une femme est l’op­por­tu­ni­té de réa­li­ser quelque chose de plus fort que si on était un homme. J’ai deux filles et c’est dans cet es­prit­là que je sou­haite les éle­ver », sou­ligne­t­elle. Ma­rion Lor­blan­chet a donc trans­for­mé en force ce qui sem­blait être une « fai­blesse ». C’est sû­re­ment avec ce cre­do qu’elle a ac­cep­té que sa car­rière de spor­tive s’ar­rête pré­ma­tu­ré­ment à 30 ans. « Un jour, j’ai ap­pris que j’avais une tu­meur cé­ré­brale. Elle était bé­nigne, mais tout a bas­cu­lé. Il a fal­lu se re­cons­truire. »

Au­jourd’hui, Ma­rion Lor­blan­chet a mon­té sa propre so­cié­té, O2B Life. Elle in­ter­vient pour coa­cher des par­ti­cu­liers et aus­si en en­tre­prise. « C’est un mi­lieu où l’on croise des ma­chos. Mais, les choses ont évo­lué. Les femmes ont des postes qu’au­cune ne pou­vait bri­guer il y a dix ans. La clé de leur réus­site est tou­jours la même : ne sur­tout pas jouer la vic­time ou être trop au­to­ri­taire. » ■

Jus­qu’ici, Des­prat Vins, une des plus vieilles en­tre­prises fa­mi­liales d’Au­vergne, c’était une his­toire d’hommes. De­puis quatre gé­né­ra­tions. De père en fils, de­puis 1885 et l’ou­ver­ture du pre­mier ma­ga­sin rue des For­ge­rons, à Au­rillac. Mais de­puis 2017, cette his­toire fa­mi­liale se ra­conte éga­le­ment au fé­mi­nin.

Fille de l’ac­tuel di­ri­geant, Pierre Des­prat, Léa, 30 ans, est la cin­quième gé­né­ra­tion de cette fa­mille can­ta­lienne à en­trer dans la so­cié­té de né­goce de vins fins et ré­gio­naux, de­ve­nue le pre­mier met­teur en mar­ché des vins d’Au­vergne.

Ba­sée à Cler­mont­Fer­rand, elle a pris en charge la par­tie ex­port. De­puis quelques an­nées, les vins d’Au­vergne se re­trouvent sur les tables du Royaume­Uni, des États­Unis, du Ca­na­da et même du Ja­pon.

Pour elle, ren­trer dans la so­cié­té fa­mi­liale n’était pas un dû. « Je tra­vaillais dans une grande mul­ti­na­tio­nale de 35.000 per­sonnes dans le do­maine de l’éner­gie, où j’avais dé­jà une cas­quette com­mer­ciale. Si je n’avais pas ap­por­té de va­leur ajou­tée à l’en­tre­prise, mon père ne m’au­rait pas sol­li­ci­tée. »

Dans le mi­lieu vi­ti­cole, où les hommes tiennent en­core le haut du pa­vé, Léa Des­prat es­time qu’être une femme peut aus­si être une force dans les échanges. « Même s’il ar­rive de res­sen­tir une pe­tite pointe de dé­fiance “Est­ce qu’une femme est com­pé­tente ou pas ?”, il est pos­sible de dire ou de faire pas­ser des choses mieux ac­cep­tées parce que ve­nant de nous. »

Même si elle af­firme ne ja­mais avoir vrai­ment souf­fert d’être une femme, que ce soit dans son poste ac­tuel ou dans son pré­cé­dent job, Léa Des­prat re­con­naît que leur place dans le monde du tra­vail et plus lar­ge­ment dans la so­cié­té, est à amé­lio­rer. « Nous de­vons tou­jours faire face à la per­mis­si­vi­té par rap­port à nos ho­mo­logues mas­cu­lins. On a le sen­ti­ment par­fois de de­voir faire nos preuves et de re­cen­trer un peu le su­jet sur des choses pro­fes­sion­nelles, parce que cer­tains hommes pensent pou­voir se per­mettre un peu plus de choses avec nous. » ■ Ca­role Thi­baut, une des rares femmes di­rec­trice d’un CDN en France, est par­ti­cu­liè­re­ment en­ga­gée dans la cause fé­mi­niste, en tant qu’ar­tiste et en tant que femme.

Di­rec­trice du théâtre des Îlets de­puis deux ans et de­mi, Ca­role Thi­baut met un point d’hon­neur à va­lo­ri­ser le tra­vail des ar­tistes femmes. Elle­même co­mé­dienne, elle est très en­ga­gée pour l’éga­li­té des sexes.

Née en Lor­raine en 1970, d’un père in­gé­nieur et d’une mère au foyer, Ca­role Thi­baut a gran­di dans une fa­mille tra­di­tion­nelle fran­çaise. « Mon père, au­to­ri­taire, do­mi­nant, im­bu de son au­to­ri­té, était is­su d’un mi­lieu so­cial plus éle­vé que ma mère. Ce mo­dèle pa­triar­cal ex­plique sans doute en par­tie mon en­ga­ge­ment fé­mi­niste au­jourd’hui. »

Dans son spec­tacle­per­for­mance Fan­tai­sies, l’idéal fé­mi­nin n’est plus ce qu’il était, joué de ma­nière sym­bo­lique et très re­ven­di­quée, chaque an­née le 8 mars – Jour­née in­ter­na­tio­nale des droits de la femme – Ca­role Thi­baut, dans son franc­par­ler as­sas­sin, dé­nonce les iden­ti­tés so­ciales et gen­rées. La théo­rie de l’ins­tinct ma­ter­nel, le ma­quillage, l’épi­la­tion, tout y passe. Élé­gante, fé­mi­nine, elle res­semble au cli­ché par­fait de la femme. « C’est une fa­çade, je cor­res­ponds à ce qu’on m’im­pose mais c’est de la pro­vo­ca­tion. Les gens pensent que je suis quel­qu’un de car­ré, de strict, et du coup je peux me per­mettre des énor­mi­tés. Je suis là où on ne m’at­tend pas et ça me fait mar­rer. »

Elle dé­nonce les dik­tats de la so­cié­té. « “Le bleu pour les gar­çons, le rose pour les filles”. Moi­même, je me de­mande en­core pour­quoi je passe une heure à me ma­quiller tous les ma­tins, pour­quoi je m’em­merde à me teindre les che­veux pour ne pas lais­ser ap­pa­raître mes pe­tites mèches blanches. Mais sur­tout, pour­quoi j’ai mis des ta­lons de huit cen­ti­mètres alors que je cours après tous mes ren­dez­vous ! » ■

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