LE FEUILLETON

La Montagne (Thiers-Ambert) - - Au Quotidien -

35 épi­sode

Les sa­chant près de la ri­vière à leurs mo­ments per­dus, les autres gar­çons du vil­lage fi­nirent par les re­joindre bien vite, la com­pa­gnie d’Er­nest et de Fé­lix étant tou­jours une source ou du moins une pro­messe d’amu­se­ments. Fé­lix, vou­lant mon­trer l’ef­fi­ca­ci­té de sa nasse, pen­sa que si l’eau était un peu plus re­te­nue elle eût fait une sorte de ré­ser­voir à pois­sons plus riche. Il em­bau­cha les las­cars pour po­ser des pierres en tra­vers du Ga­rat. Tout en po­sant les blocs de pierre, ils se mouillèrent, s’as­per­gèrent bruyam­ment en ayant le sen­ti­ment d’ac­com­plir une oeuvre ma­jeure. Après avoir ex­pé­ri­men­té la nasse et bar­bo­té dans cette pis­cine im­pro­vi­sée, cha­cun ren­tra chez soi. Le len­de­main, l’eau du Ga­rat ne cou­lait plus dans le vil­lage, les bêtes ne pou­vaient plus s’abreu­ver, la tan­ne­rie ne pou­vait plus fonc­tion­ner, les roues du mou­lin n’étaient plus en me­sure d’être mises en eau et, en amont du Ga­rat, en de­hors du vil­lage, le champ du père Foi­gnot était inon­dé.

Lorsque Fé­lix des­cen­dit au vil­lage pour al­ler à l’école, il fut à peine sur­pris de voir quelques hommes s’af­fai­rant à son bar­rage pour en­le­ver les pierres en gueu­lant fort pour dé­fou­ler leur co­lère et pro­mettre en ju­rant la ra­clée de leur vie aux au­teurs de cette ca­tas­trophe, ne se sou­ve­nant pas qu’ils avaient sans doute fait la même chose dans leur jeu­nesse. Fé­lix n’ac­cé­lé­ra pas son pas et gar­da un air in­no­cent. Lors­qu’il pas­sa de­vant les hommes, il y eut bien quelques re­gards sus­pi­cieux en coin vers lui, mais d’un haus­se­ment d’épaules on aban­don­nait cette hy­po­thèse, l’idée du bar­rage étant un peu trop simple pour cet in­ven­teur de Fé­lix Gau­thier.

Fé­lix fi­nit par es­pé­rer le dé­part chez les grands-pa­rents Car­noy qui le met­trait à l’abri d’une autre ten­ta­tion pou­vant le condam­ner dé­fi­ni­ti­ve­ment. Il ne se sen­tait tou­jours pas ca­pable de bien dis­tin­guer ce qui était mal de ce qui ne l’était pas. À la messe du di­manche, tout près de Léon­tine, ca­ché der­rière le cha­peau de sa mère, il ex­piait ses fautes avec la plus grande sin­cé­ri­té et de­man­dait de l’aide pour mieux sa­tis­faire le goût de ses pa­rents. Il de­man­dait le par­don de ce qu’il pen­sait être de l’or­gueil et, ce qui était plus grave, de la va­ni­té de sa part, tant il ai­mait conten­ter ses amis et sus­ci­ter leur émer­veille­ment. Il ne sa­vait pas très bien qui il priait, se mé­fiant de­puis tou­jours de cet être qui avait chas­sé les mar­chands du temple avec tant de violence, au­tant de violence que soeur Thé­rèse en avait mis à vi­der le banc où il était as­sis, lui et trois autres de ses ca­ma­rades, à la force d’un seul ge­nou en les pous­sant vers le bout pour les faire tom­ber. De ce jour-là, il se mé­fiait de la re­li­gion et peut-être de ses pou­voirs. Pour­tant, il sen­tait qu’il avait be­soin d’être éclai­ré, fût-ce par une force oc­culte.

La veille du dé­part, Er­nest et Fé­lix s’étaient don­né ren­dez-vous dans le vieux ci­me­tière. Ils s’as­sirent sur la tombe du cha­noine Jean de Gran­drye, mort en 1612. De­puis qu’ils ne pou­vaient plus pé­né­trer dans le don­jon, c’était leur ral­lie­ment.

(à suivre)

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