LE FEUILLE­TON

La Montagne (Tulle) - - Annonces Classées -

Les pro­duits, tu les connais mieux que moi ! Et pour­quoi ne cher­ches­tu pas à in­té­grer une équipe d’ex­perts ? Avec le dé­ve­lop­pe­ment des armes chi­miques, nous en avons be­soin. Je l’ai fait. Ma re­quête est soi-di­sant ar­ri­vée trop tard. Elle a été re­fu­sée par mon su­pé­rieur. À Ver­dun, il faut nour­rir la guerre en chair fraîche. Notre ré­gi­ment ago­nise et tout le monde s’en fiche. Nos gars n’en fi­nissent plus de mou­rir ! En août 14, on nous a trim­ba­lés de la Bel­gique aux Ar­dennes. En sep­tembre de la même an­née, on s’est ta­pé la ba­taille de la Marne. Au prin­temps 15, la Lor­raine puis la Meurthe-et-Mo­selle et son triste vil­lage de Fli­rey où nos propres sol­dats ont fu­sillé quatre des leurs… Après, l’Ar­tois et au­jourd’hui Ver­dun ! Fli­rey ? in­ter­roge Léo­pol­dine. Ce nom ne m’est pas in­con­nu. C’est là que la 5e com­pa­gnie du 63e R.I. a re­fu­sé de mon­ter au com­bat. Faut com­prendre qu’elle ve­nait de perdre plus de cinq cents hommes ! Ceux qui res­taient sa­vaient qu’ils se­raient mi­traillés, à peine sor­tis de la tran­chée. Notre propre ar­tille­rie n’ar­ri­vait pas à ajus­ter ses tirs pour dé­gom­mer les bar­be­lés fritz. Des obus fran­çais fi­nis­saient par tom­ber sur la gueule de nos gars ! Alors ils ont re­fu­sé de mon­ter à l’as­saut. Tous, et tous… s’in­ter­rompt-il, les larmes au bord des yeux avant d’ajou­ter, le re­gard hal­lu­ci­né : me­na­cés de pas­ser de­vant la cour mar­tiale. Oui, je me sou­viens main­te­nant… Fi­na­le­ment, ils en ont pris cinq au ha­sard et les ont condam­nés à mort, pré­cise Léo­pol­dine, le coeur ser­ré à l’évo­ca­tion de ce drame. Tu parles d’un ha­sard, toi ! Le poing de Clé­ment s’abat sur la table, fai­sant val­ser son go­det vide. Les nerfs à fleur de peau, les mâ­choires contrac­tées, il sent qu’il va se mettre à hur­ler. Léo­pol­dine lui fait signe de se faire dis­cret en po­sant un doigt sur sa bouche. Chut… tu vas avoir des en­nuis, et moi avec. Clé­ment lève les yeux au ciel et ad­met qu’elle a rai­son. En bais­sant de ton, il ra­conte : Quatre d’entre eux ont été fu­sillés, et ce n’est pas la faute à pas de chance ! Cer­tains of­fi­ciers en ont pro­fi­té pour ré­gler leurs comptes… Je connais­sais Fé­lix Bau­dy et Hen­ri Pré­bost, des ma­çons de chez nous. Un autre, Mo­range, était de la Haute-Vienne. Quant au qua­trième, je crois qu’il était de la Cha­rente ; Fon­ta­naud qu’il s’ap­pe­lait, en­fin, je crois. Et le cin­quième ?

Ils se sont aper­çus qu’il était sim­plet ; ça lui a évi­té le po­teau. Et sais-tu ce qu’ils ont dit ? Pour l’exemple ! Fu­sillés pour l’exemple, ou­blieux de tous les com­bats aux­quels ces braves types avaient par­ti­ci­pé ! Pour sûr, il y en a eu d’autres et ça va conti­nuer, c’est pas pos­sible au­tre­ment ! Pour­quoi les condam­nés ne font pas appel de la dé­ci­sion ?

De­puis 14, les af­faires sont trai­tées par des conseils de guerre spé­ciaux. En plein conflit, ils ne prennent pas le temps de se réunir pour étu­dier les dos­siers. Ils ap­pliquent froi­de­ment le code de jus­tice mi­li­taire et, fran­che­ment, ça ne ba­dine pas, par­ti­cu­liè­re­ment pour nous, les conscrits.

épi­sode 65

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