« Vue de Pa­ris, la pro­vince est peu­plée de gen­tils ploucs »

Ber­nard Cu­ber­ta­fond, an­cien pro­fes­seur de droit consti­tu­tion­nel à l’uni­ver­si­té de Li­moges

La Montagne (Tulle) - - Limousin L'actu «l’ - Flo­rence Cla­vaud-Pa­rant

An­cien pro­fes­seur de Droit à l’uni­ver­si­té de Li­moges, proche de Ro­bert Sa­vy, Ber­nard Cu­ber­ta­fond vient de pu­blier un pe­tit ou­vrage au titre évo­ca­teur. Pas de TGV pour les ploucs.

Ber­nard Cu­ber­ta­fond, qui a éga­le­ment en­sei­gné à Sciences Po Gre­noble puis à Pa­ris 8, vit au­jourd’hui à Vi­chy et par­tage aus­si son temps entre Li­moges et la ca­pi­tale. Son ou­vrage Pas de TGV pour les ploucs (*) n’ex­prime pas seule­ment le res­sen­ti­ment d’un ter­ri­toire li­mou­sin en­cla­vé. Il té­moigne aus­si du vé­cu d’un homme ti­raillé entre Pa­ris et la pro­vince, et que le mou­ve­ment des Gi­lets jaunes n’étonne fi­na­le­ment pas.

■ Le mou­ve­ment so­cial aty­pique au­quel on as­siste au­jourd’hui peut-il aus­si s’ex­pli­quer par un pa­ri­sia­nisme exa­cer­bé ? Il y a long­temps, très long­temps que les Pa­ri­siens jettent un re­gard co­lo­nial sur la pro­vince. Lorsque j’étais étu­diant à Science Po, je res­sen­tais ce­la, et rien n’a chan­gé. Vue de Pa­ris, la pro­vince est un lieu de pro­me­nade ou de wee­kends, un en­droit peu­plé de gen­tils ploucs. Rien d’autre. Et cette condes­cen­dance, je pense, a été ac­cen­tuée par Em­ma­nuel Ma­cron.

■ Il y a donc une rup­ture ter­ri­to­riale, tout au­tant qu’une rup­ture so­ciale ? Si l’on avait mis Li­moges à deux heures de Pa­ris, des Pa­ri­siens ha­bi­te­raient à Li­moges tout en tra­vaillant à Pa­ris, comme ce­la com­mence à être le cas pour Bor­deaux. Il n’y au­rait pas cette frac­ture ter­ri­to­riale et ce mal­en­ten­du per­ma­nent. Et ce­ci est va­lable pour bien d’autres villes de pro­vince…

■ La ques­tion des in­fra­struc­tures de tran­sport ap­pa­raît donc cen­trale…. Après l’échec des pro­jets de “Pen­do­li­no”, qui de­vait mettre Li­moges à 2 h 30 de Pa­ris, puis ce­lui du tron­çon par Poi­tiers, on se re­trouve au­jourd’hui avec une pro­po­si­tion à 2 h 50, soit l’équi­valent du Ca­pi­tole des an­nées 1970. La mis­sion de la SNCF se ré­duit dé­sor­mais à faire ar­ri­ver les gens à des­ti­na­tion, mais en se fi­chant des ho­raires. Pas plus tard qu’hier (le 5 dé­cembre, N.D.L.R.), j’ai pris un In­ter­ci­té qui est ar­ri­vé en gare des Bé­né­dic­tins avec une de­mi­heure de re­tard. Et il n’y a même plus de buf­fet à la gare. ■ Que sont en droit d’at­tendre les Li­mou­sins, et plus gé­né­ra­le­ment les pro­vin­ciaux ? Il faut des si­gnaux forts qui disent : « On s’oc­cupe de vous ». C’est d’abord à l’État de mettre de l’ar­gent dans les lignes de proxi­mi­té (ce qui n’em­pêche pas la ré­gion, en­suite, de faire son tra­vail). Sur Li­mo­gesAn­gou­lême, sur Li­mo­gesEy­mou­tiers, 100 ou 200 mil­lions d’eu­ros suf­fi­raient, à condi­tion bien sûr de faire en sorte que ces lignes soient fré­quen­tées en veillant aux ho­raires. Idem sur les routes, comme la RN 147 par exemple : comment peu­ton oser ima­gi­ner, dans une ré­gion comme la nôtre, une au­to­route pri­vée payante ?

■ À votre avis, qu’ex­prime la rue au­jourd’hui ? Au­jourd’hui, les gens ont be­soin de ré­ponses au­dibles. Lors­qu’un Pré­sident de la Ré­pu­blique dit à des sa­la­riés de la Sou­ter­raine qu’ils n’ont qu’à al­ler tra­vailler à Us­sel, ce­la n’a au­cun sens. Em­ma­nuel Ma­cron sait­il où se trouve Us­sel ? C’est la même chose quand il conseille à quel­qu’un de tra­ver­ser la rue pour al­ler cher­cher du tra­vail, ou bien quand il uti­lise l’ex­pres­sion « po­gnon de dingue »… Il y a chez Em­ma­nuel Ma­cron une forme d’in­gé­nui­té, un manque fla­grant d’ex­pé­rience. Et une pro­fonde er­reur de diag­nos­tic : la France n’est pas si cas­sée qu’on veut le faire croire. Les Fran­çais bossent de­puis vingt ans, ils font des sa­cri­fices, ils ont lar­ge­ment contri­bué à aug­ men­ter la pro­duc­ti­vi­té. Ce n’est donc pas de cette ma­nière qu’il faut leur par­ler. Du coup, c’est l’ef­fet per­vers. Comme les élus lo­caux sont mis de cô­té, le pou­voir pa­ri­sien se re­trouve contraint d’écou­ter la rue, et on en vient à ac­cor­der du cré­dit à quel­qu’un qui an­nonce qu’il veut “prendre l’Ély­sée”. C’est très grave… ■

(*) Pas de TGV pour les ploucs,

7,50 €, en vente dans les li­brai­ries Page et Plumes et Anec­dotes à Li­moges.

« Il y a chez E. Ma­cron une forme d’in­gé­nui­té »

ICI PAS DE TGV. Pas­sage sym­bo­lique de Gi­lets jaunes le 4 dé­cembre der­nier de­vant les Bé­né­dic­tins. T. JOUHANNAUD

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.