Fans de jeux de so­cié­té

La République du Centre (Dimanche) - - La Une - Alexandre Char­rier alexandre.char­rier@cen­tre­france.com

À l’heure des écrans rois, nous sommes pa­ra­doxa­le­ment de plus en plus en plus nom­breux à nous as­seoir au­tour d’une table pour re­trou­ver le plai­sir de lan­cer des dés, de pio­cher des cartes ou ten­ter de faire de­vi­ner un mot avec des des­sins ap­proxi­ma­tifs. As­so­cia­tions, créa­teurs, sites in­ter­net, bou­tiques spé­cia­li­sées : de­puis dix ans, l’en­goue­ment nou­veau au­tour du jeu de so­cié­té se me­sure par­tout. Jus­qu’au suc­cès du fes­ti­val Or­léans joue qui at­tend ce week-end près de 5.000 vi­si­teurs.

C’est une pe­tite ré­vo­lu­tion cultu­relle qui s’est opé­rée en une di­zaine d’an­nées. À l’image de la BD, long­temps vue seule­ment comme une lec­ture pour en­fants, le jeu de so­cié­té est de­ve­nu autre chose qu’un passe­temps in­fan­tile et… rin­gard.

« Il y a en­core six­sept ans quand on fai­sait les fo­rums des as­sos avec le Coffre à jeux, se rap­pelle Ni­co­las Ar­cham­bault, an­cien pré­sident de l’as­so­cia­tion de joueurs à Saint­Jean­deB­raye, les gens nous po­saient tou­jours la même ques­tion, avec un sou­rire en coin : “Alors, vous jouez au Mo­no­po­ly et au Scrabble ?”. Au­jourd’hui, on n’a plus be­soin d’ex­pli­quer ce que l’on fait. »

De­puis, Les Aven­tu­riers du Rail, Dixit ou Time’s Up se sont écou­lés à des mil­lions d’exem­plaires et ont lar­ge­ment contri­bué à dé­pous­sié­rer l’image du jeu de so­cié­té chez les 1835 ans, en ren­dant les par­ties plus « ner­veuses » et en of­frant plus de choix aux joueurs que le simple fait de pio­cher une carte chance au bon mo­ment.

Dans ce pro­cès en ré­ha­bi­li­ta­tion, le jeu de so­cié­té mo­derne a pu éga­le­ment comp­ter sur un al­lié in­at­ten­du. « Les jeux vi­déo et sur té­lé­phone, comme Can­dy Crush, ont par­ti­ci­pé à cette dé­mo­cra­ti­sa­tion du jeu et à une forme de dé­cul­pa­bi­li­sa­tion. Au­jourd’hui, tout le monde joue et les gens n’ont plus honte de le dire », es­time Gaë­tan Beau­jan­not, créa­teur or­léa­nais du jeu Concept.

« Un loi­sir qui reste abor­dable »

« Plus il y au­ra d’écrans et plus les jeux de so­cié­té mar­che­ront, ajoute Ni­co­las Gour­maud, pa­tron de la bou­tique spé­cia­li­sée Bel­la Ciao, à Or­léans. C’est une échap­pa­toire. Les gens ont en­vie de cou­per, de pas­ser du bon temps avec ceux qu’ils aiment. Et c’est un loi­sir qui reste abor­dable : pour 20 ou 30 eu­ros on peut ache­ter un jeu sur le­quel on va pas­ser des heures. À plu­sieurs. »

Un suc­cès du­rable plus qu’un ef­fet de mode donc. « Il n’y a pas de rai­son que ce­la s’ar­rête, juge M. Phal, créa­teur de Tric­trac, site in­ter­net or­léa­nais spé­cia­li­sée dans l’ac­tua­li­té lu­dique. Le nombre de joueurs a aug­men­té de ma­nière consi­dé­rable ces der­nières an­nées mais il y a en­core un large pu­blic à conqué­rir. Le mar­ché est flo­ris­sant, avec une offre in­croyable : les jeux sont plus beaux, plus in­tel­li­gents et prennent de plus en plus en compte les de­mandes du pu­blic. »

« Du cy­clisme aux tueurs de zom­bies, en pas­sant par l’al­pi­nisme ou les pi­rates, tous les thèmes sont abor­dés, il y en a vrai­ment pour tous les goûts », sou­ligne Ni­co­las Ar­cham­bault, pré­sident du fes­ti­val Or­léans joue. « C’est un peu comme pour le vin : on ne peut pas dire qu’on n’aime pas, c’est juste qu’on n’a pas goû­té le bon », ajoute Gaë­tan Beau­jan­not.

Avec ce pu­blic qui s’élar­git, at­ti­ré par la pro­messe d’un loi­sir qui réunit toute la fa­mille au­tour de la table, les ha­bi­tudes des joueurs changent. La du­rée des par­ties se ré­duit – 30 à 45 mi­nutes en moyenne – et le jeu doit être « prêt à consom­mer ».

« La grande ten­dance, ce sont les jeux nar­ra­tifs, comme les es­cape game ou les jeux d’en­quête. Les gens veulent vivre une ex­pé­rience, quelque chose dont ils vont se rap­pe­ler, constate M. Phal. Et ils sont prêts pour ce­la à ache­ter des jeux aux­quels ils ne pour­ront jouer qu’une seule fois. » « Des jeux comme Pan­de­mic Le­ga­cy se consomment comme une sé­rie Net­flix : on va en jouer 12 ou 20 par­ties et ce se­ra fi­ni. » Du pla­teau à l’écran, le fos­sé n’est fi­na­le­ment pas si grand.

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