Trois hé­ros loi­ré­tains de­vant l’éter­ni­té

■ Mau­rice Ge­ne­voix, Charles Pé­guy et Ro­bert Por­chon ont connu l’enfer, deux n’en re­vinrent pas

La République du Centre (Orleans) - - Centenaire de l'Armistice - Da­vid Creff da­vid.creff@cen­tre­france.com

Ils comptent sans nul doute par­mi les plus cé­lèbres Loi­ré­tains tom­bés au champ d’hon­neur ou res­ca­pés des com­bats de la Guerre 19141918. Cent ans après l’Ar­mis­tice, brefs por­traits de Mau­rice Ge­ne­voix, Charles Pé­guy et Ro­bert Por­chon.

Mau­rice Ge­ne­voix, Charles Pé­guy et Ro­bert Por­chon, trois hé­ros loi­ré­tains de la Grande Guerre, dont seule­ment un re­vien­dra vi­vant, l’illustre écri­vain de Châteauneuf­sur­Loire. Ge­ne­voix, qui en­tre­ra au Pan­théon en 2019 avec « ceux de 14 » (notre édi­tion du mer­cre­di 7 no­vembre), pas­sa, quelque part, le reste de sa vie han­tée par les bombes, le sang et la boue, à ra­con­ter l’enfer et la fu­reur. Le grand en­glou­tis­se­ment de près de 1.400.000 de ses com­pa­triotes par la tran­chée.

MAU­RICE GE­NE­VOIX

Né en 1890 dans la Nièvre, il ar­rive en­fant à Châteauneuf, au bord de cette Loire qu’il ché­ri­ra toute sa vie. Après l’in­ter­nat au ly­cée Po­thier d’Or­léans et l’École normale su­pé­rieure de Pa­ris, le lau­réat du Gon­court 1925 (pour Ra­bo­liot) est mo­bi­li­sé à 24 ans, en août 2014. Une hé­ca­tombe d’of­fi­ciers le porte alors très vite au grade de lieu­te­nant. Gene­ voix com­man­de­ra une com­pa­gnie dans la ré­gion de Ver­dun, jus­qu’à être fau­ché par trois balles en avril 1915. La guerre phy­sique s’achève là pour le grand bles­sé au champ d’hon­neur. De­puis le­quel, il n’au­ra eu de cesse de tout consi­gner de l’ef­froyable en ses pe­tits car­nets de route. Ceux dont il ti­re­ra, plus tard, ses grands ré­cits de guerre, sou­vent cen­su­rés (Sous Ver­dun, Nuit de guerre, les Éparges…), et tous réunis dans le re­cueil Ceux de 14 ,en 1949, soit trois ans après son élec­tion à l’Aca­dé­mie fran­çaise. Et neuf avant d’en de­ve­nir le se­cré­taire per­pé­tuel, c’était en 1958. Voi­là dé­jà long­temps (en 1927), qu’il fai­sait l’ac­qui­si­tion de la pro­prié­té des Ver­nelles, à Saint­De­nisde­l’Hô­tel. Com­bien de ses ro­mans sont nés là­bas, dans la paix im­mense de son val de Loire ? Son théâtre in­time de feuilles, d’eau et d’ani­maux, dont il ti­re­ra La Der­nière harde ou en­core Le Ro­man de re­nard… Mau­rice Ge­ne­voix, par ailleurs grand voya­geur (Ca­na­da, Afrique…), s’éteint le 8 sep­tembre 1980 dans sa mai­son de va­cances de Ja­véa, en Es­pagne. Il de­meure aus­si dans les mé­moires comme le poète de la Loire, un peintre par le verbe de son en­voû­tante beau­té sau­vage.

CHARLES PÉ­GUY

Tom­bé au champ d’hon­neur dé­but sep­tembre 1914, à 41 ans, le der­nier pay­sage du lieu­te­nant de ré­serve dans la 19e com­pa­gnie du 276e ré­gi­ment d’in­fan­te­rie fut ce­lui de la ré­gion de Ville­roy, en Seine­et­Marne. Pé­guy (1873­1914) se­rait mort, se­lon un ca­ma­rade de tran­chée, en s’ex­cla­mant : « Oh mon Dieu, mes en­fants… »

La fi­gure im­mense de Jeanne d’Arc

Une balle dans la tête em­porte ain­si l’écri­vain, poète, es­sayiste or­léa­nais, comp­tant, tout comme Ge­ne­voix, par­mi les plus belles plumes de l’his­toire de la lit­té­ra­ture fran­çaise.

Une perte im­mense que celle de l’élève du ly­cée Po­thier, qui, très vite, se forge une ré­pu­ta­tion d’in­tel­lec­tuel en­ga­gé. Après ses an­nées de mi­li­tant so­cia­liste li­ber­taire, an­ti­clé­ri­cal, puis drey­fu­sard, Charles Pé­guy se rap­proche, dès 1908, du ca­tho­li­cisme. On di­ra d’ailleurs de l’au­teur Du Mystère de la cha­ri­té de Jeanne d’Arc (1910) que le noyau in­can­des­cent de son oeuvre baigne dans une pro­fonde foi chré­tienne. À sa mort, le 5 sep­tembre 1914, le père de la re­vue Les Ca­hiers de la quin­zaine laisse une oeuvre ma­gis­trale der­rière lui. Ci­tons seule­ment Le Porche du mystère de la deuxième ver­tu (1912) ou ses re­cueils de poèmes d’ins­pi­ra­tion mys­tique, tels que La Ta­pis­se­rie de Notre­Dame (1913).

Le cou­rage d’avoir tou­jours te­nu son car­net

Por­chon, « le sol­dat le mieux connu de la Grande Guerre »

La fi­gure de Jeanne d’Arc l’au­ra sui­vi toute sa vie. Pé­guy voyait en elle, la grande li­bé­ra­trice d’Or­léans, le sym­bole de l’hé­roïsme des temps sombres. Ceux­là mêmes qui fi­nirent par em­por­ter ce­lui qui est au­jourd’hui consi­dé­ré comme l’un des plus grands au­teurs du XXe siècle.

RO­BERT POR­CHON

Le 20 fé­vrier 1915, mou­rait dans les com­bats des Éparges le jeune poi­lu Ro­bert Por­chon, sous­lieu­te­nant au 106e ré­gi­ment d’in­fan­te­rie. Faute de se dis­tin­guer comme un grand écri­vain, l’en­fant de Chevilly (comp­tant par­mi les 70 Morts pour la France du vil­lage) al­lait pour­tant de­ve­nir « le sol­dat le mieux connu de la Grande Guerre », sous la plume de son ami, Mau­rice Ge­ne­voix.

Dans le ré­cit de ses huit mois sous le feu al­le­mand, Ge­ne­voix es­quisse ça et là, par pe­tites touches, le por­trait de ce condis­ciple du ly­cée Po­thier, qu’il de­vait re­trou­ver au sein du même ré­gi­ment. Ge­ne­voix écri­ra ain­si à la mère de Ro­bert Por­chon, son fils né en 1894 : « À tra­vers les dures épreuves, je me­su­rais mieux les qua­li­tés pré­cieuses de votre fils. Je l’ai vu, pe­tit à pe­tit, sans même qu’il fît ef­fort pour ce­la, et comme par la seule puis­sance de sa bon­té et de sa loyau­té, s’at­ta­cher le coeur de tous ses hommes. Pour moi […], je l’ai­mais comme s’il eut été un frère de sang. » De­main, di­manche 11 no­vembre, un parc Ro­bert­Por­chon se­ra inau­gu­ré à Chevilly, à 14 h 30. Pour que ja­mais ne s’en­vole la mé­moire du SaintCy­rien, mi­li­taire de car­rière, sym­bo­li­sant cette vaste France du cou­rage, amou­reuse de la li­ber­té, et qui ja­mais ne re­cule, même de­vant la pos­si­bi­li­té de l’ul­time sa­cri­fice. ■

ARCHIVES

MAU­RICE GE­NE­VOIX. Le « peintre du Val de Loire » pho­to­gra­phié chez lui, dans sa jo­lie pro­prié­té des Ver­nelles de Saint-De­nis-de-l’Hô­tel, en 1974. Son grand bon­heur ? Sa vue sur la Loire.

PHOTO C. GAU­JARD

CHARLES PÉ­GUY. Un buste fier pour ne ja­mais ou­blier le com­bat­tant or­léa­nais Mort pour la France. Pé­guy de­meu­re­ra à ja­mais l’un des plus grands écri­vains du XXe siècle.

PHOTO ARCHIVES

RO­BERT POR­CHON. Le Saint-Cy­rien, ori­gi­naire de Chevilly, fut em­por­té par les com­bats, le 20 fé­vrier 1915.

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