Faut-il tra­hir pour réus­sir en po­li­tique ?

■ Avec l’uni­ver­si­taire or­léa­nais Jean Gar­rigues, qui donne une confé­rence sur ce su­jet à la fac

La République du Centre (Orleans) - - Le Rendez-vous Politique De La Rep' - Florent Buis­son florent.buis­son@cen­tre­france.com pu­blique des nos jours, La Ré­traîtres, de 1958 à

Qui sont les plus grands traîtres de la Ve Ré­pu­blique ? Un ou­vrage (*), écrit sous la di­rec­tion de Jean Gar­rigues, lève le voile sur la ques­tion. Le po­li­to­logue évoque aus­si, pour nous, la tra­hi­son dans la po­li­tique lo­cale.

Avec le re­cul de 60 ans de Ve Ré­pu­blique, faut-il for­cé­ment tra­hir pour par­ve­nir aux plus hautes fonc­tions ?

■ Ça n’est pas une obli­ga­tion ! Cer­tains hommes po­li­tiques n’ont ja­mais trahi. Mais c’est vrai que dans ce livre, on traite sur­tout de l’ac­ces­sion à la pré­si­dence de la Ré­pu­blique. Tous ceux qui ont vou­lu ar­ri­ver au som­met ont eu re­cours à des actes qui sont ap­pa­rus comme des tra­hi­sons. Même si c’est notre sys­tème très per­son­na­li­sé qui conduit à de telles concur­rences, des rup­tures dans une même fa­mille po­li­tique.

Pour­quoi don­ner une confé­rence, c’est une de­mande de vos élèves ?

De mes col­lègues ju­ristes, pour mieux com­prendre la Ve Ré­pu­blique. Même si ces tra­hi­sons ont exis­té dans tous les sys­tèmes po­ JEAN GAR­RIGUES li­tiques, ce­lui de la Ve donne un éclai­rage spec­ta­cu­laire. Par rap­port aux IVe ou III ré­pu­bliques, où la fonc­tion présidentielle n’était pas aus­si pri­sée.

Dans le livre, la tra­hi­son s’ob­serve sou­vent à droite. Elle a été au pou­voir 65 % du temps de­puis 1958, mais

■ ce­la est-il aus­si lié au culte du chef dans ce camp, qu’on ne conteste pas mais qu’on tra­hit ? Le sys­tème de sélection des fa­vo­ris pour la présidentielle est plus per­son­na­li­sé à droite. Ces ca­rac­té­ris­tiques s’at­té­nuent, mais la droite a un sys­tème du chef plus pro­pice à la tra­hi­son. Mais la rai­son prin­ci­pale étant tout de même qu’elle a été au pou­voir plus long­temps.

Mit­ter­rand, res­té 14 ans au pou­voir, a su l’évi­ter, même en 1988, alors qu’il est vieillis­sant et que les suc­ces­seurs

sont nom­breux.

Sa grande force est d’avoir su maî­tri­ser les tra­hi­sons po­ten­tielles, Ro­card en 1981 et 88. Il a le mieux pra­ti­qué le sys­tème d’éli­mi­na­tion des concur­rents pour res­ter au pou­voir.

En po­li­tique lo­cale, la tra­hi­son existe, mais se joue plus en cou­lisses. Est-ce parce qu’on doit af­fron­ter le re­gard des ad­mi­nis­trés ?

La tra­hi­son existe à tous les ni­veaux. Dans les dé­bats po­li­tiques lo­caux, la tra­hi­son d’homme à homme a une im­por­tance plus gran­ de, car le dis­cré­dit est plus lourd à por­ter. À l’échelle na­tio­nale, c’est presque une fa­ta­li­té.

A Or­léans, l’an­cien maire n’ex­clut pas une can­di­da­ture en 2020, contre son ex­pre­mier ad­joint, à qui il a lais­sé sa place. Se­rait-ce ce que vous ap­pe­lez une tra­hi­son de suc­ces­sion ?

Ce­la sou­lève l’une des ques­tions du livre : l’am­bi­guï­té de la tra­hi­son. Serge Grouard pour­rait se sen­tir trahi par son ex­n°2. En même temps, peut­on re­pro­cher à Olivier Car­ré, qui a sa propre fa­çon d’exer­cer le pou­voir, de s’éman­ci­per, de pro­po­ser une al­ter­na­tive aux idées et à la po­li­tique de Grouard ? C’est le pro­blème per­pé­tuel : De Gaulle re­fu­sant que son nu­mé­ro 2 lui suc­cède alors que c’était na­tu­rel. Fillon qui af­fronte Sar­ko après avoir été son Pre­mier mi­nistre. Mais est­ce une tra­hi­son ou une autre voie ? L’am­bi­guï­té entre la tra­hi­son pour les uns, l’éman­ci­pa­tion pour les autres. C’est ce qui pour­rait se pas­ser pour Grouard et Car­ré, qui n’ont pas le même pro­fil, les mêmes al­liances, la même po­li­tique.

Ces guerres d’am­bi­tion prennent-elles un tour ro­ma­nesque car elles se font aux yeux de tous ?

Le ré­cit po­li­tique a be­soin d’hé­roïsme, de coups d’éclat, de coups four­rés. La tra­hi­son est un élé­ment de ce ré­cit po­li­tique, très per­son­na­li­sé en France. On s’at­tend au ro­ma­nesque, comme avec Royal et Hol­lande, la double tra­hi­son : po­li­tique et sen­ti­men­tale. L’his­toire s’est nour­rie de ces ca­rac­té­ris­tiques ro­ma­nesques.■

➔ Confé­rence. Le 14 no­vembre à 18 heures, à la fac de droit.

(*) Pom­pi­dou/De Gaulle, Chi­rac/Gis­card, Royal/Hol­lande, etc. Des jour­na­listes po­li­tiques re­viennent, sous la di­rec­tion de Jean Gar­rigues, sur les grandes tra­hi­sons sous la Ve, dans

« Serge Grouard pour­rait se sen­tir trahi par son ex­n° 2 »

Pro­fes­seur d’his­toire contem­po­raine à l’uni­ver­si­té d’Or­léans.

édi­té chez Tal­lan­dier.

PHOTO D’AR­CHIVE LA MON­TAGNE CH­RIS­TIAN STAVEL

DOUBLE PEINE. « En France, on s’at­tend au ro­ma­nesque en po­li­tique, comme avec Royal et Hol­lande, la double tra­hi­son et sen­ti­men­tale », ex­plique l’his­to­rien Jean Gar­rigues, qui évoque aus­si le contexte lo­cal. : po­li­tique

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