Faut-il des zom­bies pour par­ler de maths ?

La Recherche - - Sommaire /juin 2017 - N°524 - Ro­ger Man­suy

ESI VOUS NE POR­TEZ NI LAVALLIÈRE NI BROCHE EN FORME D’ARAI­GNÉE, VOTRE AC­CÈS AUX MÉ­DIAS EST LI­MI­TÉ

n de­hors des re­vues spé­cia­li­sées, les mé­dias ac­cordent peu d’es­pace aux ma­thé­ma­tiques. Et c’est frus­trant pour les ma­thé­ma­ti­ciens. Ne pas pou­voir com­mu­ni­quer sur leurs tra­vaux contri­bue à les can­ton­ner dans des sté­réo­types as­sez désa­gréables : ils ap­pa­raissent comme des êtres aus­tères, cou­pés du monde, mé­pri­sants voire lé­gè­re­ment psy­cho­pathes. Bref, les ma­thé­ma­ti­ciens ont en­vie et be­soin de mon­trer ce qu’ils font. Mal­heu­reu­se­ment, si vous ne por­tez ni lavallière ni broche en forme d’arai­gnée, votre ac­cès aux mé­dias est li­mi­té. Le mo­tif : les ma­thé­ma­tiques n’in­té­ressent pas les gens ; elles sont trop abs­traites et arides, pas as­sez en­ter­tain­ment !

AFIN DE CONTOUR­NER les blo­cages du sys­tème mé­dia­tique, un col­lec­tif de ma­thé­ma­ti­ciens a dé­ci­dé de faire ap­pel à des ar­mées de zom­bies vou­lant conqué­rir la planète. Cette so­lu­tion ra­di­cale et ori­gi­nale mé­rite qu’on s’y at­tarde quelques ins­tants (1). Cam­pons tout d’abord les pro­ta­go­nistes : des ma­thé­ma­ti­ciens ca­na­diens (mal) dis­si­mu­lés der­rière le nom d’em­prunt de Ro­bert Smith?, dont les tra­vaux portent sur les sys­tèmes in­té­gro-dif­fé­ren­tiels is­sus des mo­dèles de pro­pa­ga­tion de l’épi­dé­mie de VIH. Ils connaissent les zom­bies grâce aux films de George Ro­me­ro (La Nuit des morts-vi­vants, Zom­bie…) et aux ro­mans de Ri­chard Ma­the­son (no­tam­ment Je suis une lé­gende). L’idée, un peu loufoque, consiste à re­gar­der ces classiques de la science-fic­tion comme des re­le­vés d’ex­pé­riences scien­ti­fiques. En se fon­dant sur ces don­nées, ils étu­dient les mo­dèles ma­thé­ma­tiques que l’on peut construire et ils ap­portent le plus sé­rieu­se­ment pos­sible des conclu­sions sur ce qu’il fau­drait faire en cas d’in­va­sions de zom­bies. Le pro­cé­dé peut sem­bler dou­teux : on veut faire par­ler de sciences (et de ma­thé­ma­tiques) toujours fon­dées sur la ri­gueur et le rai­son­ne­ment, mais on se place d’em­blée dans un contexte fic­tif ; c’est le prin­cipe des « do­cu­men­teurs », ces do­cu­men­taires télé com­plè­te­ment fac­tices dont le but est de dé­ve­lop­per l’es­prit cri­tique du té­lé­spec­ta­teur en le confron­tant à des mé­thodes scien­ti­fiques ou his­to­riques dans une nar­ra­tion pour­tant peu cré­dible.

NOS EX­PERTS EN MORTS-VI­VANTS ont ain­si pu ex­pli­quer comment se pro­té­ger des zom­bies, quelle était notre es­pé­rance de vie avant zom­bi­fi­ca­tion, comment un en­vi­ron­ne­ment ur­bain contri­bue­rait à la pro­pa­ga­tion de l’épi­dé­mie… La mé­thode mise au point dans le cas de ma­la­dies bien réelles per­met ici de jon­gler entre les sys­tèmes dif­fé­ren­tiels com­par­ti­men­taux (on re­garde l’évo­lu­tion de la taille des po­pu­la­tions ma­lades, conta­mi­nées, mortes/im­mu­ni­sées en fonc­tion du temps), les équations aux dé­ri­vées par­tielles (on recommence en ajou­tant la po­si­tion spa­tiale de chaque po­pu­la­tion), des équations sto­chas­tiques (on ajoute des pro­ba­bi­li­tés de conta­mi­na­tion), de la lo­gique floue (on éva­lue avec dif­fé­rents stades d’in­fec­tion), de la théo­rie des graphes (pour mo­dé­li­ser des voi­si­nages)… Au­tant de su­jets ab­sents de nos écrans. Comme le sou­ligne l’au­teur, avec tous ces ou­tils et ré­sul­tats, « vous me re­mer­cie­rez quand l’apo­ca­lypse de zom­bies ar­ri­ve­ra ». En at­ten­dant ce jour, on peut dé­jà re­mer­cier les cher­cheurs pour cette dé­marche : ils font ré­gu­liè­re­ment le buzz avec cette aven­ture et ce­la leur per­met d’ex­pli­quer la mé­thode de mo­dé­li­sa­tion d’une épi­dé­mie et les ré­sul­tats théo­riques qui s’ap­pliquent. Grâce aux zom­bies, ils ont réus­si à conqué­rir des es­paces mé­dia­tiques qui leur étaient jus­qu’alors in­ter­dits ! Tou­te­fois, on peut se de­man­der pour­quoi tant d’ef­forts sont re­quis pour que les ma­thé­ma­tiques, pour­tant une part im­por­tante de notre cul­ture, soient en­fin ac­ces­sibles via de grands mé­dias. Cet ar­ti­fice qui consiste à s’ap­puyer sur la cul­ture po­pu­laire pour faire par­ler de science est ef­fi­cace, mais li­mi­té. (1) Ro­bert Smith?, Ma­the­ma­ti­cal Mo­del­ling of Zom­bies, Uni­ver­si­ty of Ot­ta­wa Press, 2014 Ro g e r M a n s u y, pro­fes­seur au ly­cée Louis-le-Grand, à Pa­ris, nous ra­conte, chaque mois, un thème ma­thé­ma­tique.

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