Le­pro­fes­seur siffle la fin du match

La Ruche - - LA PORTRAIT DE LA SEMAINE -

L’émi­nent neu­ro­chi­rur­gien cler­mon­tois, aux ra­cines bri­va­doises, au­ra ac­com­pa­gné l’ASM Cler­mont pen­dant seize ans.

Faut­il tou­jours croire Jean Cha­zal sur pa­role ? On a comme en­vie d’en dou­ter quand il évoque sans fard ses « 69 ans » en ligne de mire. Car le port est al­tier, l’al­lure im­pec­cable, l’ha­bit soi­gné. La peau hâ­lée, si­non de bé­bé, fait da­van­tage ré­fé­rence à celle d’un quin­qua en pleine bourre qu’à un homme né dans le sillage de la Se­conde Guerre mon­diale.

Pour­tant, il l’as­sure tout de go, le ré­pète même, « c’est fi­ni, j’ar­rête tout ! Il faut sa­voir dire stop » . Neu­ro­chi­rur­gie, uni­ver­si­té, ASM, bar des Sciences : Jean Cha­zal avait un em­ploi du temps de mi­nistre. Tout va s’ar­rê­ter. « Avec le temps, les portes se ferment quoi qu’on fasse et on n’a plus for­cé­ment le car­net d’adresses. Et il faut aus­si lais­ser la place aux jeunes. »

« Le rug­by doit re­ve­nir à son es­sence ori­gi­nelle »

De­puis seize ans, ce neu­ro­chi­rur­gien mon­dia­le­ment ré­pu­té s’était fait une place de choix dans le monde du rug­by, et du spor t en gé­né­ral (*). À l’ASM, il au­ra oc­cu­pé une place sin­gu­lière pour ins­tau­rer une culture scien­ti­fique qui fait au­jourd’hui ré­fé­rence dans le do­maine du bal­lon ovale. Mais pas seule­ment. Car si le rug­by dans son en­semble a choi­si les com­pé­tences cler­mon­toises comme ré­fé­rence na­tio­nale de­puis trois ans dans son do­maine de pré­di­lec­tion, le foot­ball pro et la LFP ont aus­si em­boî­té le pas ce mois­ci.

« L’ASM a été le pre­mier club à dis­po­ser d’un mé­de­cin à temps plein », as­sène­t­il avec sa­tis­fac­tion. Il se sou­vient aus­si des dé­buts à tâ­tons au club en 2002 avec le doc­teur Vidalin « où il fal­lait sor­tir de la culture des gou­rous »… Il se dit « fier » d’avoir su as­so­cier ici « sa­chants uni­ver­si­taires et spé­cia­listes du pri­vé » , un sub­til mé­lange qui a fait du pôle cler­mon­tois un phare re­con­nu en ma­tière de trai­te­ments des com­mo­tions et du ra­chis cé­ré­bral. Pour un bi­lan qui a eu toute son im­por tance… « La mon­tée en puis­sance de l’équipe mé­di­cale a épou­sé celle de l’équipe. »

Son re­trait, il l’ap­pré­hende d’au­tant moins qu’il es­time que « la suite se­ra as­su­rée par des gens « J’ar­rête tout : la neu­ro­chi­rur­gie, l’uni­ver­si­té, l’ASM, le bar des Sciences. Je gar­de­rai juste ma place dans deux conseils d’ad­mi­nis­tra­tion (la fon­da­tion d’en­tre­prise Mi­che­lin et l’école d’in­gé­nieurs Sig­ma). Voi­là, c’est la fin d’une car­rière. C’est le bon mo­ment pour ar­rê­ter ».

com­pé­tents. Bien sûr, ce se­ra un autre mode de fonc­tion­ne­ment, mais tout aus­si per­for­mant. »

Et s’il ne se re­trouve plus vrai­ment dans ce « rug­by de­ve­nu de col­li­sion », il ne faut pas le pous­ser bien loin pour que l a f i b re l’émous­tille à nou­veau : « Le rug­by doit re­ve­nir à son es­sence ori­gi­nelle. Le pla­quage, c’est sous les épaules. Les col­li­sions sur joueur sans bal­lon doivent être pros­crites. Ce sport doit re­ve­nir à l’uni­ver­si­té et les staffs mé­di­caux doi­

vent res­ter to­ta­le­ment in­dé­pen­dants ».

De­main, c’est un autre monde qui l’at­tend en com­pa­gnie de son épouse, Fran­çoise. Le couple, ci­ment d’une vi­vaci­té in­tel­lec­tuelle par­ta­gée, va lar­guer les amarres. Pour de vrai. La Mé­di­ter­ra­née se­ra leur pre­mier port d’at­tache. « Ma femme m’a trai­té d’in­cor­ri­gible mais il y au­ra bien une té­lé sur le voi­lier. Avec les chaînes qu’il faut ! » Pour ceux qui n’au­raient pas le dé­co­deur Cha­zal +, l’ASM se­ra donc

tou­jours au pro­gramme quels que que soient les as­sauts du le­vant ou du li­bec­cio… Le reste se com­po­se­ra de ski ou de golf.

Bien sûr, il vien­dra de temps en temps re­voir ses amis. Son équipe aus­si, celle qui « l’a fait pleu­rer de bon­heur en 2010 » . Et la queue de la co­mète d’une car­rière au fir­ma­ment fi­ni­ra tou­jours par scin­tiller de temps à autre. Mais juste pour le plai­sir. « Les grands chefs tiennent congrès au Ma­roc l’an pro­chain. Ils m’ont

de­man­dé de ve­nir pour ani­mer une confé­rence sur le cer­veau et la gas­tro­no­mie ! »

Mais dé­jà, son ima­gi­naire va­ga­bonde par­de­là les mers. « Mon rêve ab­so­lu, c’est de pas­ser le ca­nal de Pa­na­ma en ba­teau pour en­suite re­joindre les Ga­la­pa­gos. Il faut donc ima­gi­ner la grande tra­ver­sée ! Ça oui, ce se­rait beau. » Et quand on lui parle du re­tour qui pour­rait r imer avec Cap Horn pour la re­mon­tée le long de côtes ar­gen­tines en fu­rie, c’est le praticien ré­flé­chi qui reprend les com­mandes : « Là, on fe­rait ap­pel à un skip­per che­vron­né. Il ne faut pas faire n’im­porte quoi non plus. »

C’est donc une page parfaitement as­su­mée qui se tourne pour ce fils de la cam­pagne qui vous parle à livre ou­vert et les yeux pétillants de ses grand­spa­rents d’Ar­vant ( Hau­teLoire) et De­ca­ze­ville (Avey­ron). Des vies de peu qui ont for­gé une âme mo­deste au re­gard d’un par­cours d’ex­cep­tion entre réus­site pro­fes­sion­nelle et don de soi. « On mène tous nos car­rières, mais l’in­té­rêt per­son­nel doit aus­si être au ser vice de l’in­té­rêt col­lec­tif, au ser­vice d’une ville ou d’une ins­ti­tu­tion. »

Et dans le flot de la conver­sa­tion, il cite, sa­lue, ho­nore une mul­ti­tude de col­lègues ou amis ­ pê­le­mêle les Au­ré­lien Coste, Achim Vio­rel, Jean­Marc Mon­theil, William Van Hille, Jacques Pey­rot et tant d’autres ­qui, comme lui, ont ap­por­té d’une fa­çon ou d’une autre leur écot à cette aven­ture cler­mon­toise au long cours.

De cette ASM qu’il aime tant, il gar­de­ra au fil de l’eau et de ses er­rances ma­ri­times « des en­tre­tiens for ts, des con­fi­dences avant ou après les in­ter­ven­tions. Dans ces mo­ments où le mé­de­cin doit écou­ter… C’est ce contexte sin­gu­lier et se­cret avec les joueurs qui, je crois, va me man­quer le plus. »

De cette re­la­tion « très forte avec beau­coup d’entre eux » se dé­tache tou­te­fois un joueur. « J’ai une af­fec­tion par­ti­cu­lière pour La­pan­dry. Il est conscien­cieux, il donne tout. Et s’il est par­fois in­quiet pour lui, il l’est sou­vent pour les autres. J’aime son édu­ca­tion, d’une rare po­li­tesse. Alex, c’est un mé­lange de sim­pli­ci­té et d’in­tel­li­gence ca­chée. »

Édu­ca­tion sans tâche, in­tel­li­gence, sim­pli­ci­té. Il est par­fois des mi­roirs qui se ren­voient la lu­mière. Sur terre comme sur mer.

« Le contexte sin­gu­lier et se­cret avec les joueurs va me man­quer »

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.