Quand un bout de pain sau­vait la vie d’un sol­dat

La Ruche - - La Une - MA­THILDE FONTÈS ma­thilde.fontes@cen­tre­france.com

Gi­sèle

Ar­daillon avait à coeur de trans­mettre l’his­toire de son grand-père, sau­vé dans les tran­chées par une boule de pain.

■ « Il y a long­temps que j’avais en­vie de ra­con­ter cette his­toire. Comme cette an­née, nous com­mé­mo­rons le cen­te­naire de l’Ar­mis­tice, je me suis dit que c’était le bon mo­ment. Et peut­être une des der­nières oc­ca­sions… J’ai peur qu’après, on ou­blie. Qu’on ne parle plus d’eux. » Cette his­toire, celle de son grand­père Er­nest Ra­vel, Gi­selle Ard a i l l o n s’ e s t tou­jours at­ta­chée de la trans­mettre. À ses filles d’abord puis au­jourd’hui à ses pe­tit­sen­fants. Une pe­tite his­toire de la grande His­toire.

Ori­gi­naire de Combres, sur la com­mune de SaintPal­de­Se­nouire, Er­nest Ra­vel n’avait que 19 ans lors­qu’il a été mo­bi­li­sé en 1915. Il a re­joint le 30e Rég i m e n t d’ i n f a n t e r i e à Mou­lins puis ra­pi­de­ment, les tran­chées de Ver­dun. L’en­fer du feu, de la boue, de la faim, de la peur… « Un jour, dans la tran­chée, il a vu se faire as­sas­si­ner tour à tour ses com­pa­gnons d’arme, à cô­té de lui, ra­conte sa pe­tite­fille Gi­sèle Ar­daillon, à qui Er­nest Ra­vel a confié ce sou­ ve­nir. Il a vu la mort ar­riv e r. Au m o m e n t o ù le sol­dat en­ne­mi a bra­qué sa baïon­nette sur lui, prêt à le tuer, il a su­bi­te­ment pen­sé à une boule de pain qu’il avait dans sa mu­sette. Il lui l’a ten­du. Que s’est­il pas­sé dans la tête de ces deux jeunes sol­dats de 20 ans ? L’Al­le­mand a épar­gné mon grand­père et a conti­nué de mas­sa­crer les autres sol­dats… »

De la guerre Er­nest Ra­vel en par­lait peu. « Sauf, si on le ques­tion­nait, sou­rit Gi­sèle Ar­daillon. Mais il nous a sou­vent dit qu’il de­vait sa vie à une boule de pain. Et si je suis là au­jourd’hui, c’est aus­si grâce à cette boule de pain… Fi­dèle à sa mé­moire, j’ai trans­mis ce mes­sage à mes en­fants et pet i t s ­e nfants : ne je­tez ja­mais le pain à la pou­belle. Don­nez­le aux oi­seaux, aux ani­maux, à qui vous vou­lez mais ne le je­tez pas. Je ne peux pas le sup­por­ter. C’est sym­bo­lique dans notre fa­mille. »

Sor­ti vi­vant de l’en­fer de Ver­dun, Er­nest Ra­vel en a connu un autre en 1917 : ce­lui de la ba­taille du Che­min des Dames, aus­si ap­pe­lée se­conde ba­taille de l’Aisne, où tant de braves sont tom­bés. « Il a re­çu un éclat d’obus dans la jambe. Gra­ve­ment bles­sé il a été fait pri­son­nier dans une ferme en Al­le­magne, pour­suit sa pe­tite­fille. Il a i m a i t n o u s d i re q u’ i l n’avait re­te­nu qu’un seul mot en Al­le­mand : kar­tof­fel. Ca veut dire pomme de terre… »

Er­nest Ra­vel a fi­na­le­ment re­trou­vé son vil­lage en 1919. Il avait six frères, qui ont tous été mo­bi­li­sés. La guerre lui en a ren­du cinq. Claude Ra­vel a été mor­tel­le­ment tou­ché le 20 août 1914 à Sar­re­bourg, en Mo­selle. Il était le pre­mier de la longue liste des en­fants de Saint­Pal­deSe­nouire morts pour la France. Bles­sés ou ma­lades, cinq des frères Ra­vel ont donc eu la chance de re­ve­nir. Le qua­tr ième, Pierre a été gra­ve­ment bles­sé en juin 1918. Si Er­nest doit sa vie à un mor­ceau de pain, Pierre doit la sienne à son por­te­feuille. Gon­flé de lettres, l’ob­jet a dé­vié la tra­jec­toire d’une balle qui s’ap­prê­tait à l’at­teindre. Le por­te­feuille et les lettres, conser­vés par les des­cen­dants, portent tou­jours la trace du pro­jec­tile qui a bles­sé Pierre. Et par­mi ces mis­sives, une de Fé­lix Ra­vel, le père des sept fils en­voyés au com­bat. Il y don­nait à son fils des nou­velles de ses frères, l’in­for­mait du sort des autres sol­dats du vil­lage, lui par­lait des mois­sons qui ve­naient de se ter­mi­ner et de la fête pa­tro­nale qui ap­pro­chait. « Nous pou­vons te dire que nous sommes Saint­Bar­thé­le­my di­manche mais notre fête se­ra vite faite. […] Quand tu re­ce­vras la lettre nous au­rons notre pe­tit re­pas de di­manche et si tu peux trou­ver quelque chose pour man­ger, fais en de même, mais nous ne man­ge­rons pas bien contents. […] Comment pour­rait­on faire une fête à vous sa­voir tous là­bas ? »

« Que s’est­il pas­sé dans la tête de ces deux jeunes sol­dats de 20 ans ? »

Son frère Pierre sau­vé par son por­te­feuille

Cette pho­to d’Er­nest Ra­vel date de l’époque où il a été fait pri­son­nier en Al­le­magne.

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