Louis de Ca­ze­nave, avant­der­nier poi­lu

La Ruche - - Paulhaguet - JEAN-LUC CHA­BAUD

Né le 16 oc­tobre 1897 à Saint­Georges­d’Au­rac, Louis de Ca­ze­nave était l’un des deux der­niers sur­vi­vants de la Grande Guerre lors­qu’il s’est éteint pai­si­ble­ment dans sa pe­tite mai­son de la rue EdouardHer­riot, à Brioude, à l’âge de 110 ans le 20 jan­vier 2008.

Il em­porte avec lui les sou­ve­nirs des atro­ci­tés de la Pre­mière Guerre mon­diale qu’il évoque que très ra­re­ment, pas même avec sa fa­mille car, par­ti pa­triote sur le front, il re­vient pa­ci­fiste convain­cu.

Ex­cep­tion­nelle, sa vie l’a été bien sûr par sa lon­gé­vi­té : il a vé­cu sur trois siècles, vu pas­ser près d’une ving­taine de pré­si­dents de la Ré­pu­blique, sui­vi les ré­vo­lu­tions in­dus­trielles… sans ou­blier de bi­chon­ner son jar­din, dont le po­ta­ger était sou­vent ci­té en exemple, jus­qu’à près de 100 ans.

Mais sa vie, comme celle de beau­coup d’autres, a été bou­le­ver­sée par la guerre de 14­18. Le jeune homme qu’il est en 1916 choi­sit de de­van­cer l’ap­pel, gui­dé par son sens du de­voir et l’en­thou­siasme de ses 19 ans. Il part la fleur au fu­sil. Af­fec­té au 22e Ré­gi­ment d’in­fan­te­rie co­lo­niale, puis au 5e ba­taillon de ti­railleurs sé­né­ga­lais, il se re­trouve, en 1917, sur le Che­min des Dames, par­ti­cipe à la tra­gique of­fen­sive lan­cée par le gé­né­ral Ni­velle. « Il faut avoir en­ten­du les bles­sés entre les lignes, ils ap­pe­laient leur mère, sup­pliaient pour qu’on les achève » , té­moigne­t­il. Près de 200.000 hommes, cô­té fran­çais, tombent au champ d’hon­neur. Louis de Ca­ze­nave passe entre les balles, ré­siste au gaz, aux ma­la­dies, « sur­veille nuit et jour » les tran­chées.

La bê­tise de la guerre

Quand il fouille dans sa mé­moire, il n’ou­blie pas de par­ler du « point d’eau » , qui ser vait à la fois d’ap­pro­vi­sion­ne­ment pour les Fran­çais et les Al­le­mands. « Nous avions f ra t e r n i s é m a i s q u a n d c’est ar­ri­vé aux oreilles de l’état­ma­jor, il a or­don­né une at­taque… ».

À son re­tour au pays, Louis de Ca­ze­nave n’est plus le même. À ja­mais m a r q u é p a r c e q u’ i l a vé­cu, il porte un re­gard sans conces­sion sur la bê­tise de la guerre.

La vie ci­vile re­prend son cours. Il de­vient che­mi­not, tra­vaille dans les gares de Brioude, du Puy­en­Ve­lay et de Saint­Étienne tout en éle­vant ses trois en­fants aux cô­tés de son épouse. Quand l’un d’eux pro­nonce le mot « boc h e » , l e p a p a g ro n d e. « Vous de­vez les ap­pe­ler les Al­le­mands ». Il leur ex­plique alors que « les sol­dats fran­çais et al­le­mands ont été ma­ni­pu­lés, que des tas de gens ont été en­voyés à la mort à cause de la bê­tise des hauts gra­dés. Ce fut une bou­che­rie qui n’a ser­vi à rien puisque la guerre a de nou­veau écla­té en 1940 ».

« Il faut avoir en­ten­du les bles­sés entre les lignes »

« Avec les miens »

Dis­cret, pré­fé­rant « res­ter dans l’ombre », le der­nier poi­lu de Haute­Loire, au tem­pé­ra­ment bien trem­pé, re­fuse pen­dant long­temps la Lé­gion d’hon­neur (il fi­ni­ra par l’ac­cep­ter en 1995 à la de­mande d’an­ciens com­bat­tants). Et quand Jacques Chi­rac, alors pré­sident de la Ré­pu­blique, an­nonce qu’il veut ou­vrir le Pan­théon au der­nier poi­lu, en signe de re­con­nais­sance de la pa­trie, il ré­pond, entre deux bouf­fées de ta­bac, la main gauche sou­te­nant sa pipe, « Non, je veux al­ler avec les miens, avec ma fa­mille au ci­me­tière de Saint­Geor­gesd’Au­rac. Je veux la sim­pli­ci­té ». C’est là qu’il re­pose en paix…

(PHO­TO : COL­LEC­TION PRI­VÉE)

En 1916, Louis de Ca­ze­nave, 19 ans, de­vance l’ap­pel.

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