DIASPORA. CES CORSES QUI ONT CHOI­SI LYON

La Tribune de Lyon - - SOMMAIRE - DOS­SIER RÉA­LI­SÉ PAR RO­DOLPHE KOLLER

Leurs ra­cines, voire leur coeur sont en Mé­di­ter­ra­née, mais c’est à Lyon qu’ils ont élu ré­si­dence. Eux, ce sont les Corses de Lyon, dont l’at­ta­che­ment à l’Île de Beau­té est pro­fond, in­dé­lé­bile, mais que les vi­cis­si­tudes de la vie ont conduit entre Rhône et Saône. Tri­bune de Lyon a ren­con­tré ces in­su­laires qui ont fait car­rière à Lyon et qui n’en re­par­ti­raient au­jourd’hui pour rien au monde.

“Di­chì paese site ? (De quel vil­lage viens- tu ?) » À l’in­verse du conti­nent, où il est fré­quent de se ré­fé­rer à la grande ville la plus proche afin de dé­fi­nir sa lo­ca­li­sa­tion, la Corse échappe à cette construc­tion géo­gra­phique. Pour­tant, et à titre de com­pa­rai­son, la Corse est deux fois et de­mie plus vaste que le dé­par­te­ment du Rhône. Du Nio­lu, de Co­ti-Chia­va­ri, Ma­ri­gna­na, Cal­vi, Mu­ra­to, Pru­nel­li­di Ca­sa­co­ni, Bas­tia, Por­ti­nel­lo : c’est de ces lo­ca­li­tés aux noms évo­ca­teurs que se ré­clament quelques- uns des Corses de Lyon. Qu’ils y soient nés, qu’ils y aient de la fa­mille ou seule­ment leurs ha­bi­tudes. Le de­gré d’at­ta­che­ment va­rie d’une per­sonne à l’autre, tout comme le nombre d’ al­lers-r etours an­nuels, du fait des his­toires per­son­nelles et des tra­jec­toires pro­fes­sion­nelles. Mais cha­cun a lais­sé une part de lui- même sur l’île. Un très fort sen­ti­ment d’ ap­par­te­nance ré­su­mé par une ex­pres­sion lo­cale, presque en forme d’in­jonc­tion : « Ùn ti scurdà di

a fi­let­ta ! ( N’ou­blie pas la fou­gère !) » Sous- en­ten­du : Sou­viens­toi d’où tu viens. Si le Lyon­nais est par­fois dé­crit comme chau­vin, il a trou­vé en Corse de sa­crés concur­rents. Du fait de leur pa­tro­nyme re­con­nais­sable entre mille, la plu­part des Corses de la diaspora peuvent dif­fi­ci­le­ment ca­cher leurs ori­gines. Sur­tout lorsque leur pro­fes­sion – avo­cats ( Fré­dé­rique Pe­ret- Pao­li, Mar­cel Giu­di­cel­li), en­tre­pre­neur, membre de la haute ad­mi­nis­tra­tion, et même hu­mo­riste comme le jeune Ju­lien San­ti­ni – im­plique une cer­taine ex­po­si­tion. Ils se­raient 2 000 à 3 000 dans la ré­gion lyon­naise, lors­qu’ils sont 327 000 sur l’île, et entre un et deux mil­lions épar­pillés dans le monde. La ca­pi­tale des Gaules n’est donc pas nu­mé­ri­que­ment une place forte pour les in­su­laires à la tête de Maure. Ce qui n’em­pêche pas des per­son­nages d’in­fluence d’y vivre, un cer­tain nombre d’évé­ne­ments de conti­nuer à y être or­ga­ni­sés et des mor­ceaux d’his­toire corse de s’y être joués.

« Une his­toire d’exil » La pre­mière vague d’im­mi­grat ion de l’île vers Lyon date des an­nées 1930. À l’époque, les Corses qui dé­barquent sur le cont in­ent le font contraints et for­cés. Beau­coup ne parlent pas – ou mal – le fran­çais. « La Corse, c’est une his­toire d’exil » , cadre JeanFé­lix Lu­cia­ni, avo­cat bien connu

sur la place lyon­naise. « Ça a été plus fa­cile pour nous, qui sommes is­sus de la deuxième gé­né­ra­tion. Nous n’y sommes pas nés et nous n’y avons pas vé­cu. Mais eux, leur île et leur mode de vie leur man

quaient » , re­prend- il, aux portes de la soixan­taine. Le dé­part a en re­vanche été plus dou­lou­reux pour les pion­niers. C’est d’ailleurs en ré­ponse à cet éloi­gne­ment et aux dif­fi­cul­tés af­fé­rentes que sont nées en 1948 Les Ami­tiés corses de Lyon. L’as­so­cia­tion a vu le jour à l’init iat ive du

« Ùn ti scurdà di a fi­let­ta ! N’ou­blie pas la fou­gère ! » Sous- en­ten­du : « Sou­viens- toi d’où tu viens. »

gé­né­ral Fies­chi, ad­joint du maire de Lyon de l’époque, Édouard Her­riot. « Ce­la per­met­tait aux gens par­tis de l’île de se re­trou­ver, ce qui n’était pas for­cé­ment fa­cile à l’époque. C’était un point de ral­lie­ment, ain­si qu’un moyen d’ob­te­nir de l’aide pour trou­ver un lo­ge­ment et un tra­vail » , pré­sente Da­vid Ma­ria­ni. L’en­tre­pre­neur de 67 ans, qui a pas­sé 12 ans aux com­mandes de ce pet it bout de Corse en plein Lyon, a quant à lui vu le jour sur l’île. « Les Ami­tiés corses ont eu un rôle très im­por­tant à Lyon, re­prend Me Lu­cia­ni. Au­jourd’hui l’as­so­cia­tion re­groupe plus des ama­teurs de la Corse que des per­sonnes qui en sont ori­gi­naires, mais avant c’était un vé­ri­table vec­teur de la so­li­da­ri­té de la diaspora. »

« Odeur de co­cho­naille » Se rendre sur le conti­nent à l’époque, c’était chan­ger de « monde cultu­rel » , com­plète- t- i l . « Il y a 50 ans, quand j’al­lais en Corse, on ame­nait des chaus­sures à la fa­mille. C’était pauvre, aban­don­né » , pour­suit Ya­ni­na Cas­tell i, an­cienne pé­nal iste de re­nom d’ori­gine corse. « On quit­tait une ci­vi­li­sa­tion agro­pas­to­rale, où l’on n’avait pas for­cé­ment l’eau cou­rante et où l’on se ser­vait de lampes à pé­trole » , ap­puie même Lu­cia­ni. « Je n’ai ja­mais vou­lu nouer ce lien in­ex­tri­cable avec la Corse, tranche quant à lu i Ga­briel Ver­si­niBul­la­ra, is­su de la même gé­né­ra­tion que son confrère de robe. C’est un peu at­tris­tant de se dire “on est loin de l’île, de la brise ma­rine, des feuilles de châ­tai­gniers et de l’odeur de la co­cho­naille ”. » Sa cri­tique ne s’ar­rête pas là, lui qui n’a ja­mais sou­hai­té se rap­pro­cher d’une quel­conque as­so­cia­tion de dé­ra­ci­nés : « Il y a une sorte d’ata­visme par­fois dé­rai­son­nable, un peu im­bé­cile, à vou­loir re­tour­ner sur l’île. Je re­garde aus­si ailleurs, d’autres pays, d’autres cul­tures… La Corse a ten­dance à se re­gar­der un peu le nom­bril. Et moi je suis Fran­çais avant d’être Corse » , tranche- t- il avec force.

« J’ai choi­si un avo­cat à Lyon dont le nom se ter­mi­nait en i. Il m’a de­man­dé si j’étais Corse, m’a dit

“Pace è sa­lute” et m’a em­bau­chée. »

D’au­tant que les l iens his­to­riques entre Lyon et la Corse ne sont pas des plus in­tenses. Oui Na­po­léon, qui avait dé­cla­ré lors de son pas­sage à Lyon en 1815 « Lyon­nais, je vous aime » , ent re­te­nait pour la ca­pi­tale des Gaules et ses ha­bi­tants une pas­sion cer­taine, jus­qu’à son­ger à en faire sa ca­pi­tale fran­çaise, mais les pas­se­relles avec l’î le res­tent rares et ré­centes. S’il fal­lait n’en re­te­nir qu’une : c’est aux vingt- quatre co­lonnes, sur les quais de Saône, qu’un pro­cès dé­ter­mi­nant dans l’his­toire du na­tio­na­lisme corse s’est dé­rou­lé ( voir en­ca­dré page sui

vante). Mais Lyon n’a ja­mais été un bas­tion du fa­meux « mi­lieu » corse. « À Pa­ris et Mar­seille, il y a eu des af­faires de proxé­né­tisme, des salles de jeux clan­des­tines, du tra­fic de ci­ga­rettes dans les an­nées 1960, mais très peu à Lyon » , re­prend Me Cas­tel­li. Un lieu de ras­sem­ble­ment no­toire des voyous corses de l’époque lui re­vient tou­te­fois en mé­moire : le San­ta Lu­cia. « Un tro­quet de la rue Vau­be­cour ( Lyon 2e, NDLR) qui n’était pas tou­jours très bien fa­mé » , sou­rit son ex- confrère Ga­briel Ver­si­ni- Bul­la­ra.

« Le sang et la mort. » An­dré Sou­lier, Croix- Rous­sien pur jus, n’a quant à lui pas de ra­cines corses. Ce qui fait de lui un

pin­zu­tu, dé­no­mi­nat ion plus ou moins agréable pour par­ler d’un étran­ger. Mais le doyen du Bar­reau de Lyon, qui connait bien le mi­lieu corse, s’amuse des nom­breux liens qui l’unissent au­jourd’hui à l’Île de Beau­té. « Dans ma vie, il y a deux ca­té­go­ries de per­sonnes dont je me de­mande pour­quoi le bon Dieu me les a en­voyées : les Juifs et les Corses » , se marre- t- i l. Avant de re­prendre gra­ve­ment. « De la Corse, j’en tire une bonne hu­meur de so­leil, du rire, de la duc­ti­li­té in­tel­lec­tuelle, mais aus­si le

sang et la mort. » Ce qui ne l’em­pêche pas d’avoir des anec­dotes à re­vendre, de son mei l leur ami corse, ren­con­tré au ser­vice mi­li­taire, qu’il « pleure de­puis

55 ans » après un tra­gique ac­ci­dent de voi­ture, à ces per­son­na­li­tés comme sur­gies d’un ro­man po­li­cier : Tous­saint Va­ca, pa­tron d’un bar de la rue Bel­le­cor­dière ( Lyon 2e) et consi­dé­ré comme le par­rain lyon­nais dans les an­nées 1960 ou en­core Mar­cel Ca­ra­ti­ni et Lu­cien Lo­ren­zi, res­pec­ti­ve­ment pré­sident et se­cré­taire gé­né­ral du tri­bu­nal de grande ins­tance de Lyon dans les an­nées 1970 et 1980. Ain­si que des avo­cats, co­lo­nels de gen­dar­me­rie, ami­rals, tous Corses. Ya­ni­na Cas­tel­li dresse à son tour une liste d’an­ciens confrères, mais aus­si de com­mis­saires, gref­fiers. Et de souf­fler : « À une époque, il y avait beau­coup plus de Corses ins­tal­lés à Lyon. » C’est d’ai lleurs par ce biais que l’avo­cate a trou­vé son pre­mier stage après sa pres­ta­tion de ser­ment. Elle ra­conte : « J’ai pris la liste des avo­cats ins­crits au Bar­reau de Lyon, j’en ai choi­si un dont le nom se ter­mi­nait en i, Maître Mu­sel­li. Il m’a de­man­dé si j’étais Corse, m’a dit “Pace è sa­lute” et m’a em­bau­chée » , ri­gole- t- elle.

Postes à res­pon­sa­bi­li­té L’un des points com­muns de nom­breux Corses d’hier et d’au­jourd’hui, c’est no­tam­ment leur place dans la so­cié­té. Da­vid Ma­ria­ni, des Ami­tiés corses, en est per­sua­dé : « À chaque fois qu’un Corse dé­cro­chait un poste dans la fonc­tion pu­blique, il pas­sait le mot dès qu’un re­cru­te­ment s’ou­vrait, d’où le fait que beau­coup soient fonc­tion­naires au­jourd’hui. » Ga­briel

Ver­si­ni com­plète : « Beau­coup de Corses ont quit­té l’île pour des postes à res­pon­sa­bi­li­té. Des postes dans la sphère éta­tique, dans l’ad­mi­nis­tra­tion, la ma­gis­tra­ture, les pré­fec­tures, au Bar­reau. Des fonc­tions à pou­voir et à res­pon­sa­bi­li­tés exé­cu­tives. Et puis il y en a beau­coup d’autres qui sont ve­nus peu­pler l’ad­mi­nis­tra­tion pé­ni­ten­tiaire, l’ar­mée et les douanes. » Jean- Fé­lix Lu­cia­ni a éga­le­ment son ex­pli­ca­tion : « Les Corses de la gé­né­ra­tion pré­cé­dente avaient beau­coup de res­pect pour le sa­voir. Il fal­lait réus­sir. » Di­rec­teur du So­fi­tel de Por­tic­cio, dans la chic banl ieue ajac­cienne pen­dant 10 ans, avant

de di­ri­ger ce­lui de Bel­le­cour pen­dant 23 ans après une mu­ta­tion, Éric Obeuf, de mère corse, a lui aus­si bien connu les deux cô­tés de la Mé­di­ter­ra­née. « Quand je suis ar­ri­vé à Lyon, j’ai ac­ti­vé mes ré­seaux, or­ga­ni­sé des soi­rées. Il se pas­sait beau­coup de choses à l’époque. Puis les me­neurs des Ami­tiés corses sont re­par­tis en Corse, donc tout ça s’est un peu per­du. » Da­vid Ma­ria­ni ac­quiesce : « Nous or­ga­ni­sons des apé­ros les sa­me­dis au lo­cal. Les ha­bi­tués viennent mais moins les jeunes. C’est dif­fi­cile pour eux d’af­fi­cher leur iden­ti­té. Elle est tou­jours pré­sente, mais in­té­rio­ri­sée. » Et l’ac­tuel pré­sident des Ami­tiés corses de consta­ter lui aus­si les « liens moins res­ser­rés qu’à une époque. Il n’y a plus vrai­ment de lieux de ral­lie­ment con­trai­re­ment à une cer­taine époque. » Ce qui n’em­pêche pas l’as­so­cia­tion de dis­pen­ser des cours de bugne corse tous les sa­me­dis après- mi­di, dans son lo­cal de la rue de la Rize ( Lyon 3e).

Ca­nis­trel­li et Pie­tra Il y a bien l’épi­ce­rie Mu­raa­to, rue Charles Du­lin ( Lyon 2e), et le res­tau­rant Chez eux, rue de Cré­qui ( Lyon 3e). Mais c’est à peu près tout. Mu­raa­to, du nom du vi l lage corse or tho­gra­phié avec un seul a, a été ou­vert en 2015 par Ro­main Pe­losse, Lyon­nais amou­reux de la Corse, face à la dif­fi­cul­té de se ra­vi­tailler en pro­duits lo­caux. Ca­nis­trel­li, char­cu­te­rie, noi­settes, ne­pi­ta, sa­li­nu, li­queur de myrte et 80 ré­fé­rences de vins corses sont ain­si pro­po­sés aux clients « en manque de Corse » , dont la plu­part ne sont d’ailleurs pas ori­gi­naires. Jean- Ol ivier Pie­rag­gi, 50 ans, est quant à lui le pa­tron de Chez eux. Un mor­ceau d’î le re­con­nais­sable à la tête de Maure en de­van­ture, à l’en­seigne de la bière corse Pie­tra, ou en­core à la carte du res­tau­rant, sur la­quelle ap­pa­raît un des­sin de la terre mère. Au me­nu : fi­ga­tel­li cuit ou en ra­goût, ou en­core flan à la châ­taigne. « Je pré­pare des re­cettes fa­mi­liales. 80 % de ce que je fais, je le tiens de ma mère » , in­dique ce­lui qui, né en Corse, vit à Lyon de­puis ses quatre ans. « Ce­la me tient à coeur de conti­nuer à pro­po­ser des plats corses. Mais ma carte est fixe car je ne peux pas al­ler au mar­ché. Il faut tout se faire en­voyer, on ne trouve rien ici. Or il est très dif­fi­cile d’im­por­ter des pro­duits corses. Entre les agré­ments pour la char­cu­te­rie, le prix de l’im­por­ta­tion et la qua­li­té des pro­duits, ce­la coûte très cher. » Le pa­tron a d’ailleurs « vou­lu évi­ter de tom­ber dans le re­paire iden­ti­taire » en ne pro­po­sant pas uni­que­ment des plats corses. Il faut en ef­fet ve­nir spé­ci­fi­que­ment les jeu­dis et ven­dre­dis soir pour re­trou­ver les sa­veurs de l’île. Pour­tant, un cer­tain mal du pays se fait res­sen­tir chez le res­tau­ra­teur. « Mon at­ta­che­ment à Lyon s’étiole avec l’âge et la trans­for­ma­tion de Lyon. J’ai long­temps ha­bi­té à Lyon, main­te­nant j’ha­bite dans le Beau­jo­lais. J’ai quit­té la ville pour un vil­lage. Je re­tour­ne­rai peut- être en Corse pour mes vieux jours. Vous sa­vez, c’est dur de re­ve­nir d’un mois en Corse,

« Je pré­pare des re­cettes fa­mi­liales. 80 % de ce que je fais, je le tiens de ma mère. »

rien que la pol­lu­tion… » Le choix du re­tour au pays, Jean- Pierre Ri­baut- Pas­qua­li­ni l’a ré­cem­ment fait. Ori­gi­naire de Bas­tia, cet avo­cat est ve­nu à Lyon pour ses études, et s’y est sen­ti suf­fi­sam­ment bien pour y res­ter 14 ans. Lui re­viennent en mé­moi re la place Car­not et son ca­bi­net de la rue Paul- Bert ( Lyon 3e), au­jourd’hui der­rière lui.

En Corse, « tout se sait » Mais d’autres, jus­te­ment par­mi ses confrères, ne fe­raient ce choix pour rien au monde. À l’image de Ya­ni­na Cas­tel­li : « J’aime la Corse, j’aime mon pays, mais j’étouffe là- bas. La contre- par­tie de l’île, c’est qu’ils vivent re­pliés sur eux- mêmes, cer­tains sont ar­chaïques, et puis c’est un pays pour les hommes. » Un constat par­ta­gé au mot près par Ga­briel Ver­si­ni : « Je vou­lais exer­cer en Corse, mais je suis par­ti pour des rai­sons de sur­vie cultu­relle et in­tel­lec­tuelle. Le bio­tope in­su­laire, un mi­cro­cosme de 300 000 âmes, tout se sait, tout se dit. Tous­sez à Ajac­cio et on en trou­ve­ra des re­lents à Bas­tia. Après avoir vé­cu un an en Corse, je me voyais mal y vivre au quo­ti­dien. » La crit ique se fait même très v ive : « L’in­ten­si­té cultu­relle en Corse, à part le mu­sée Fesch à Ajac­cio et les chants corses, c’est un peu pauvre. J’as­pi­rais à da­van­tage d’ou­ver­ture d’es­prit. Même à la re­traite, je ne pour­rai pas y res­ter. J’ai plai­sir à être à Lyon. C’est une terre qui m’a ac­cueilli pour mes études, avec une ri­chesse cultu­relle ex­tra­or­di­naire. Peu­têtre qu’au bout de 58 ans, je suis de­ve­nu Lyon­nais » , sour it- i l .

« Je t’ai bien pho­to­gra­phié, fait bien at­ten­tion à ce que tu vas écrire. »

Jean- Fé­lix Lu­cia­ni n’est pas aus­si cri­tique, mais ne quit­te­rait pas non plus sa vie lyon­naise : « Lyon est une ville très ita­lienne du nord. Je ne m’y sens pas per­du. J’ai failli ren­trer en Corse au mo­ment des études, et j’ai pen­sé à exer­cer en Corse, mais c’était dif­fi­cile. Ma vie était ici. Et je ne vou­lais pas mé­lan­ger per­son­nel et pro­fes­sion­nel » , ex­plique- t- il pu­di­que­ment. Même s’il re­grette que cer­taines pra­tiques se perdent : « La nou­velle gé­né­ra­tion ne pas­se­ra plus ja­mais deux mois au vil­lage comme nous. »

L igne rouge Dur ant not re en­quête, plu­sieurs de nos in­ter­lo­cu­teurs lyon­no- corses – ou cor­so- lyon­nais – se sont pa­ra illeurs plaints de dis­cri­mi­na­tions proches du ra­cisme, de ré­flexions par­fois déso­bli­geantes s’ap­puyant sur des cli­chés écu­lés. « Il y a tou­jours un a prio­ri sur la vio­lence et sur l’agres­si­vi­té qui per­dure. Sur la pa­resse un peu moins » , ex­plique Ya­ni­na Cas­tel l i. Si les pré­ju­gés ont la vie dure, nous avons ce­pen­dant été confron­tés à des si­tua­tions dignes de la plus par­faite image d’Épi­nal à plu­sieurs re­prises. En off, un de nos in­ter­lo­cu­teurs nous ra­con­tait ain­si qu’i l était quel­que­fois obli­gé de ré­fré­ner les ar­deurs de cer­tains contacts sur l’île, se pro­po­sant d’ « in­ter ve­ni r » lors de conten­tieux pri­vés. D’autres en jouent. Ain­si lors d’une autre ren­cont re avec un Lyon­nais d’ori­gine corse, un homme s’ap­proche, nous pose une main sur l’épaule, et lâche, pince- sans- rire, avec l’ac­cent de l’île : « Je t’ai bien pho­to­gra­phié, fait bien at­ten­tion à ce que tu vas écrire. » Plus glo­ba­le­ment, cer­taines per­sonnes contac­tées n’ont pas sou­hai­té ap­pa­raître, tan­dis que d’autres ont joué le jeu tout en tra­çant un cer­tain nombre de lignes rouges à ne pas fran­chir, évo­quant une

« pru­dence » né­ces­saire. Et An­dré Sou­lier de s’échi­ner à dé­mys­ti­fier la fa­meuse omer­ta : « La Corse, c’est une his­toire de confiance, de fi­dé­li­té. On parle d’omer­ta, mais l’omer­ta c’est aus­si la ré­serve, le res­pect de l’autre, le sou­ci de ne pas nuire à son frère, de l’ai­der. » L’avo­cat lyon­nais se marre d’ai l leurs a llè­gre­ment

lorsque le fan­tasme dé­passe la réa­li­té : « Avant la pré­si­den­tielle, le quo­ti­dien Le Monde a pu­blié une liste de per­son­na­li­tés et de groupes dis­crets sus­cep­tibles d’in­fluer sur l’iden­ti­té du fu­tur pré­sident. Et il se trouve qu’avec des amis, dont de nom­breux Corses et “pin­zu­tu”, on se voit tous les deux ou trois mois à Pa­ris. Et là, sous la pho­to de Ber­nard Squar­ci­ni ( an­cien pa­tron de la DST et de la DCRI, NDLR), voi­là notre “club de Quen­za” qua­li­fié de “so­cié­té se­crète ”. Alors qu’on est juste une bande de potes ! » , se tape- t- il sur les cuisses. Une anec­dote qui en dit long sur l’image que ren­voient en­core les Corses au­jourd’hui.

L’avo­cat Jean- Fé­lix Lu­cia­ni, fi­gure de la deuxième gé­né­ra­tion des Corses de Lyon.

Le bu­reau de Me Ver­si­niBul­la­ra re­gorge de clins d’oeil à la Corse, comme ce mi­roir grif­fé d’un aigle im­pé­rial

Da­vid Ma­ria­ni a re­pris la tête des Ami­tiés corses il y a 12 ans.

Jean- Oli­vier Pie­rag­gi, pa­tron du res­tau­rant Chez eux, l’un des seuls « re­paires » corses de Lyon.

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