Mon dé­jeu­ner avec Fran­çois Médéline

La Tribune de Lyon - - L’INVITÉ -

Dans la tour­née na­tio­nale qui ac­com­pagne la ren­trée lit­té­raire, Fran­çois Médéline était en es­cale au TNP de Villeur­banne

où Au­vergne Rhône- Alpes livre et lec­ture ac­cueillait les ro­man­ciers de la ré­gion. Près du théâtre, on a choi­si Le bis­trot d’Alexis pour sa cui­sine du mar­ché et sa ter­rasse. Les de­mandes d’in­ter­views se suc­cèdent sur l’écran de son té­lé­phone, la mise en place du ro­man dans les li­brai­ries et les mai­sons de la presse té­moignent d’un in­té­rêt crois­sant. Mais il ne veut pas que son livre soit pris comme « un coup d’édi­teur » : « J’ai ven­du 642 exem­plaires grand for­mat de mon pré­cé­dent ro­man, je ne pense pas que l’on puisse m’ac­cu­ser de vou­loir faire des coups com­mer­ciaux. Quand j’écris, je ne pense pas au lec­teur, en­core moins à l’ache­teur. Et j’es­père que mon livre au­ra une vie au- de­là du 2 dé­cembre pro­chain, date de la mort de Ma­cron dans la fic­tion. » Sous ses airs de jeune homme sage, le qua­dra­gé­naire ma­nie l’iro­nie, l’ir­ré­vé­rence et la cru­di­té qui font sou­vent sou­rire à la lec­ture de Tuer Ju­pi­ter. Ce­lui qui se cache der­rière un pseu­do­nyme parce que ses « livres doivent se suf­fire à eux- mêmes » et qu’il sou­haite pré­ser­ver ses deux gar­çons de 10 et 8 ans, s’est re­plié dans une belle mai­son de la Drôme. Mais, dit- il, « ici, je me sens chez moi, j’aime cette ville, je sup­porte l’OL et j’aime bien Jean- Mi­chel Au­las quoi qu’on pense du bon­homme. » Pour­tant, son pro­chain livre se dé­rou­le­ra plus au sud, à Ro­mans- sur- Isère. Une his­toire de rugby — sport qu’il pra­tique —, mais trai­tée avec l’am­bi­tion de ra­con­ter une ville touchée par la dés­in­dus­tria­li­sa­tion, dont il a dé­jà le titre : Blanc mais noir, en ré­ponse à Red or dead, le ro­man de Da­vid Peace, maître du noir an­glais, sur le foot. Fran­çois Médéline a quit­té la po­li­tique pour se consa­crer à plein temps à l’écri­ture. Il faut, dit- il, « es­sayer d’avoir une vie rac­cord avec ce que l’on pense. »

Vous pous­sez la trans­gres­sion jus­qu’à faire em­bau­mer le dé­funt pré­sident par une tha­na­to­prac­trice ma­cro­niste mais dont le père est mé­len­cho­niste…

Bien sûr, en écri­vant ce genre de choses, on se pose quelques pro­blèmes éthiques : on tue une per­sonne réelle, on lui li­ga­ture la bouche pen­dant qu’on l’ago­nit de ré­cri­mi­na­tions sur la CSG ou sa ré­forme de l’im­pôt sur le re­ve­nu… En plus, ce cha­pitre s’ap­pelle Ba­by­lone Ba­by­lone, titre que Ma­cron avait choi­si quand il rê­vait de de­ve­nir écri­vain. J’es­père qu’il a le sens de la dé­ri­sion…

En quoi votre ro­man dé­passe- t- il le « sa­cri­lège » et la sa­tire po­li­tique ?

Je sou­hai­tais al­ler au- de­là pour évo­quer la ques­tion de la vé­ri­té à notre époque : ce qu’est le faux, le vrai, le réel, la fic­tion dans ce bruit conti­nu qui fait que le monde s’écrit toutes les se­condes, que tous les émet­teurs se valent dans une com­mu­ni­ca­tion pseu­do- ho­ri­zon­tale qui ne fa­vo­rise pas l’in­tel­li­gence. C’est une so­cié­té de plus en plus voyeu­riste, donc de plus en plus ex­hi­bi­tion­niste. Et le plus dif­fi­cile était d’ar­ri­ver à trou­ver un trai­te­ment mo­derne de ce ma­té­riau pour re­flé­ter l’époque, d’ima­gi­ner un « al­go­rithme lit­té­raire » , de maî­tri­ser les dif­fé­rents re­gistres de lan­gage : les mes­sages de Twit­ter ou Fa­ce­book, des man­chettes de jour­naux, des conver­sa­tions de bis­trot, des dis­cours gran­di­lo­quents de mi­nistre de l’In­té­rieur…

Vous avez été « plume » puis conseiller po­li­tique de par­le­men­taires so­cia­listes ré­gio­naux. C’est de là que vient votre connais­sance des mi­cro­cosmes po­li­tique et mé­dia­tique ?

En grande par­tie, oui. De la ré­dac­tion à la di­rec­tion de la com­mu­ni­ca­tion, j’ai oc­cu­pé à peu près tous les postes d’un ca­bi­net po­li­tique. J’y ai ap­pris beau­coup de choses, entre autres l’im­por­tance du sto­ry­tel­ling en po­li­tique. Ma­cron, con­trai­re­ment à Hol­lande, l’a bien com­pris et nous vend du Ju­pi­ter ou du John F. Ken­ne­dy avec sa jo­lie femme et son couple gla­mour post­mo­derne. Ce­la dit, le prin­ci­pal risque de son « ro­man na­tio­nal » , c’est de fi­nir comme ce­lui de Gis­card d’Es­taing…

Que fai­siez- vous avant qu’un po­li­tique ne vous em­bauche pour écrire ses dis­cours ?

J’ai pas­sé dix ans à Sciences Po Lyon comme étu­diant puis en­sei­gnant- cher­cheur. Ce qui m’a per­mis de suivre les en­sei­gne­ments des anar­cho- trots­kystes comme Phi­lippe Cor­cuff ou Max Sa­nier, une ex­cel­lente for­ma­tion… Tout au­tant que l’ob­ser­va­tion des luttes de pou­voir qui se jouaient dans les la­bos de re­cherche. Comme quoi la sau­va­ge­rie n’est pas ré­ser­vée à la po­li­tique… Et c’est à Sciences Po que j’ai lu James Ell­roy, mon maître en écri­ture, grâce à une en­sei­gnante qui fai­sait un sé­mi­naire au­tour du ro­man noir. Ce fut le dé­clen­cheur et j’ai écrit des his­toires au lieu de ré­di­ger ma thèse.

Votre pre­mier ro­man, La po­li­tique du tu­multe, se dé­roule dans toute l’ag­glo­mé­ra­tion lyon­naise. Ne trou­vez­vous pas que Lyon est pa­ra­doxa­le­ment peu ex­ploi­tée par la lit­té­ra­ture noire con­trai­re­ment à Mar­seille ?

Peut- être parce que Lyon n’est pas une ville my­tho­lo­gique et que, se­lon le cli­ché, elle est as­sez se­crète. Pour­tant ce fut un haut lieu de la pègre : le gang des Lyon­nais ou Re­né Ni­vois comme truand et proxé­nète, c’était du sé­rieux. Mais comme c’est une ville un peu sou­ter­raine, con­trai­re­ment à Mar­seille, ce n’est pas fa­cile d’en faire un per­son­nage. Pour­tant, dans mon pre­mier ro­man, ins­pi­ré par la guerre Chi­rac- Bal­la­dur et l’af­faire Bau­dis de Tou­louse, j’ai vou­lu lui don­ner sa re­vanche sur Pa­ris en en fai­sant pen­dant 400 pages la ca­pi­tale po­li­tique du pays. Ce­la dit, elle peut être très ro­ma­nesque : j’ai ap­pris à jouer à la be­lote coin­chée dans les bars du sud de Lyon, j’ai fré­quen­té les clos de boule et je vous jure que ce sont des uni­vers ro­ma­nesques.

« Tout le monde sait que Gé­rard Col­lomb, long­temps lo­ser au PS, a une his­toire po­li­tique in­croyable et qu’il prend sa re­vanche en mi­nistre d’État. »

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