AN­TOINE DU­LIN : « À LYON, 20 % DES JEUNES VIVENT DANS LA PRÉ­CA­RI­TÉ »

Char­gé par Em­ma­nuel Ma­cron de pi­lo­ter le groupe de tra­vail na­tio­nal sur la pau­vre­té des jeunes, le Lyon­nais An­toine Du­lin dé­ve­loppe pour l’as­so­cia­tion Habitat et Hu­ma­nisme « Les Es­cales so­li­daires » à Lyon, des bis­trots de quar­tier des­ti­nés à rompre la so

La Tribune de Lyon - - SOMMAIRE - PRO­POS RECUEILLIS PAR FRAN­ÇOIS SA­PY

La pau­vre­té s’ag­grave- t- elle à Lyon ?

AN­TOINE DU­LIN : Lyon est un ter­ri­toire ur­bain comme un autre, avec des si­tua­tions de pau­vre­té fortes dans les quar­tiers dits « prio­ri­taires » , comme Vé­nis­sieux ou Vaulx- en- Ve­lin, où l’on avoi­sine les 40 % de jeunes au chô­mage. À ce­la s’ajoutent dans notre mé­tro­pole tous les phé­no­mènes créés par l’at­trac­tion ur­baine : mi­neurs non ac­com­pa­gnés, camps de Roms, bi­don­villes… Le taux de pau­vre­té à Lyon est lé­gè­re­ment in­fé­rieur à la moyenne na­tio­nale, à 14 %, mais il est très va­riable entre Ca­luire, par exemple, où il est de moins de 10 % et l’Est lyon­nais, où il at­teint plus de 30 %. Le trait com­mun, c’est tou­te­fois que les jeunes sont les plus tou­chés : plus de 20 % des per­sonnes de moins de trente ans vivent dans la pré­ca­ri­té à Lyon.

Qu’est- ce qui est mis en place pour trai­ter ce pro­blème ?

Ce qui est nou­veau et in­té­res­sant sur notre ter­ri­toire, c’est la nou­velle col­lec­ti­vi­té de la Mé­tro­pole : une même ins­ti­tu­tion traite dé­sor­mais à la fois le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique et le RSA. C’est cette proxi­mi­té qui a per­mis de lan­cer des opé­ra­tions telles que Mille en­tre­prises pour l’in­ser­tion, ini­tiées par Da­vid Ki­mel­feld lors­qu’il était vice- pré­sident. L’im­pli­ca­tion des en­tre­prises est d’ailleurs une vraie chance pour notre ter­ri­toire.

C’est une spé­ci­fi­ci­té lyon­naise ?

Je suis ar­ri­vé voi­ci peu de temps dans la mé­tro­pole et je constate qu’il y a ici une vraie dy­na­mique. Outre les en­tre­prises, il existe ici des ac­teurs lo­caux puis­sants comme le foyer Notre- Dame des san­sa­bri, Habitat et Hu­ma­nisme bien sûr, mais aus­si le Mas, la Mis­sion ré­gio­nale d’in­for­ma­tion sur l’ex­clu­sion… Ces ac­teurs ont une vraie culture de tra­vail en com­mun.

Et pour­tant, la pau­vre­té ne baisse pas sur notre ter­ri­toire… Qu’est- ce qui manque, en fait ?

Le coeur de la pro­blé­ma­tique, c’est le lo­ge­ment. Il faut dou­bler la pro­duc­tion de lo­ge­ments an­nuelle dans la ré­gion lyon­naise, même si la Mé­tro­pole est plu­tôt bon élève en la ma­tière. À par­tir du mo­ment où 4 000 per­sonnes dorment de­hors chaque soir, com­ment faire au­tre­ment ? Il faut faire des choix po­li­tiques et mettre plus d’ar­gent sur la table.

Que peut faire d’autre la Mé­tro­pole ?

Elle n’a pas de ca­pa­ci­té à agir sur les res­sources comme le RSA. En re­vanche, elle peut agir sur l’ac­com­pa­gne­ment. Vivre avec le RSA, soit 520 eu­ros par mois, ce n’est pas pos­sible à Lyon. Ces per­sonnes vivent dans une forme d’éco­no­mie pa­ral­lèle qui les conduit à des pos­tures d’as­sis­tées. Il faut donc mi­ser sur l’ac­com­pa­gne­ment pour les faire sor­tir de cette or­nière. La Mé­tro­pole ne doit pas fi­nan­cer un sys­tème pour les ex­clus, mais doit fi­nan­cer l’in­clu­sion de cette po­pu­la­tion.

Mais où trou­ver l’ar­gent pour le faire ?

Ce n’est pas un coût, c’est un in­ves­tis­se­ment so­cial ! Le sys­tème de trai­te­ment de la pau­vre­té coûte

beau­coup d’ar­gent, mais il pour­rait être mieux uti­li­sé. Au lieu d’être dans une di­men­sion d’as­sis­ta­nat, il faut faire en sorte que la per­sonne se prenne en main. Quand Do­mi­nique, qui vit au RSA, vient nous ai­der en cui­sine aux Es­cales so­li­daires, elle re­trouve une es­time de soi. Quand elle voit le tra­vailleur so­cial, ce der­nier ne lui dit pas : « J’ai be­soin de toi » , mais il se contente de lui de­man­der : « As- tu

bien rem­pli ta fiche de RSA ? » Il faut pas­ser d’une lo­gique de « faire pour » à une lo­gique de « faire en­semble » , et rendre tout le monde ac­teur de son pro­jet. Les en­tre­prises doivent éga­le­ment prendre leur part dans l’in­ser­tion en ac­com­pa­gnant da­van­tage les per­sonnes qui sont loin de l’em­ploi.

« Le coeur de la pro­blé­ma­tique, c’est le lo­ge­ment. Il faut dou­bler la pro­duc­tion de lo­ge­ments an­nuelle dans la ré­gion lyon­naise. »

Vous in­sis­tez beau­coup sur « l’es­time de soi » qui est un in­gré­dient fon­da­men­tal de l’in­ser­tion. En quoi les Es­cales so­li­daires que vous dé­ve­lop­pez ap­portent- elles cette es­time de soi ?

J’ai été char­gé par Habitat et Hu­ma­nisme de dé­ve­lop­per ces lieux dont l’ob­jec­tif prin­ci­pal est de per­mettre à ceux qui les fré­quentent de ré­cu­pé­rer de l’es­time de soi. De­puis avril 2018, les tables d’hôtes de nos deux es­cales exis­tantes, dans les 3e et 6e arrondissements de Lyon, ont dé­jà ser­vi 10 000 re­pas. Et nous avons or­ga­ni­sé soixante- dix ate­liers d’in­ser­tion avec des séances de coif­fure, d’es­thé­tique, de bien- être… Le mot d’ordre, aux Es­cales so­li­daires, c’est que tout le monde peut comp­ter sur quel­qu’un et pour quel­qu’un. Nous sou­hai­tons en ou­vrir une de­mi- dou­zaine d’autres dans la mé­tro­pole. La pro­chaine se­ra mo­bile et ou­vri­ra dans un bus prê­té par le Sy­tral.

Quel a été votre rôle dans l’éla­bo­ra­tion du Plan pau­vre­té pré­sen­té en sep­tembre par Em­ma­nuel Ma­cron ?

On m’a sol­li­ci­té pour pré­si­der le groupe de tra­vail sur la pau­vre­té des jeunes, qui comp­tait une cen­taine de per­sonnes. Pen­dant trois mois, on s’est réuni pour faire des pro­po­si­tions au dé­lé­gué in­ter­mi­nis­té­riel. Nous avons ré­flé­chi no­tam­ment à mieux tra­vailler sur l’ar­ti­cu­la­tion de trois sys­tèmes : les res­sources fi­nan­cières, l’ac­com­pa­gne­ment et la for­ma­tion. Avez- vous des re­grets quant aux dis­po­si­tions re­te­nues par le pré­sident ? Il y a des choses que l’on n’a pas eues : cer­tains jeunes se re­trouvent dé­mu­nis lors­qu’ils sortent de l’Aide so­ciale à l’en­fance, à 18 ans. Un vrai cou­pe­ret. C’est pour ce­la que nous voyons de plus en plus de jeunes mar­gi­na­li­sés dans les rues de Lyon et de la mé­tro­pole. Lorsque ces jeunes sont en rup­ture fa­mi­liale et sortent de l’Aide so­ciale à l’en­fance, ils se re­trouvent to­ta­le­ment dé­mu­nis, puisque le RSA n’est pas ac­ces­sible avant leurs 25 ans.

Et com­ment ce plan se dé­cline- t- il à Lyon ?

La Mé­tro­pole de Lyon était plu­tôt exem­plaire pour l’ac­com­pa­gne­ment des jeunes, en leur per­met­tant d’être ac­com­pa­gnés jus­qu’à 21 ans. C’est vrai­ment fon­da­men­tal, car il faut sa­voir que 30 % des jeunes lyon­nais qui sortent de l’Aide so­ciale à l’en­fance se re­trouvent SDF. Sur le plan lo­cal, je me fé­li­cite donc que Da­vid Ki­mel­feld ait in­sis­té, lors du dé­ploie­ment du Plan pau­vre­té, en no­vembre, pour que plus au­cune « sor­tie sèche » de l’Aide so­ciale à l’en­fance ne sur­vienne à 18 ans. Il y a ac­tuel­le­ment, dans la mé­tro­pole, 10 000 mi­neurs pris en charge par l’Aide so­ciale à l’en­fance et 900 ma­jeurs bé­né­fi­cient d’une conti­nui­té de prise en charge après 18 ans.

Mais com­ment for­mer ces jeunes qui ont dé­cro­ché et qui ne trouvent pas de tra­vail ?

L’autre avan­cée, c’est l’obli­ga­tion de for­ma­tion pour les jeunes entre 16 et 18 ans. Il faut sa­voir qu’à Lyon, il y a chaque an­née plus de 5 000 per­sonnes de 16 à 18 ans qui dé­crochent du sys­tème sco­laire. Le Plan Ma­cron va per­mettre de struc­tu­rer une offre de for­ma­tion al­ter­na­tive à l’école, c’est une vraie ré­vo­lu­tion. Et ce­la passe no­tam­ment par les écoles de pro­duc­tion, qui ac­cueillent les jeunes dès 15 ans et qui sont nées à Lyon il y a un siècle. Cette deuxième chance est fon­da­men­tale, car le taux de chô­mage des jeunes dé­cro­cheurs est de l’ordre de 60 %.

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