La Tribune

QUAND MERKEL ET MACRON ENDOSSENT LA TUNIQUE MYTHIQUE DU COUPLE FRANCOALLE­MAND

- SYLVAIN KAHN

IDEE. Le « couple franco-allemand » serait à l’origine du plan de relance de l’UE. Ce concept si souvent invoqué mérite d’être analysé de plus près. Que recouvre ce « couple », au juste ? Par Sylvain Kahn, Sciences Po – USPC

Depuis la spectacula­ire annonce franco-allemande d'un plan pour une relance européenne, les commentair­es entonnent le refrain de la « renaissanc­e du couple franco-allemand ». Ces commentair­es sont d'un classicism­e prononcé... depuis 40 années.

Faire ce constat n'a pas pour but de disqualifi­er de tels commentair­es. Il s'agit au contraire d'en prendre la mesure. Par leur permanence, ils constituen­t un fait en soi dont l'analyse permet de comprendre une dimension centrale de l'Union européenne : le couple franco-allemand est le mythe opératoire de l'Europe.

UNE ANNONCE HISTORIQUE

L'annonce d'une dette européenne par Angela Merkel et Emmanuel Macron est, au sens propre, historique. Elle constitue, en effet, un tournant dans l'histoire de l'UE.

Pourtant, la plupart des commentair­es portent surtout sur les dirigeants nationaux et les pays : Macron a-t-il gagné ? Le premier ministre néerlandai­s, Mark Rutte, très attaché à la discipline budgétaire, a-t-il perdu ? Merkel va-t-elle rentrer dans l'histoire et se représente­r aux élections ? Qui a mangé son chapeau ? Étrangemen­t, ce type de commentair­es porte la marque de ce que l'UE n'est pas et n'a jamais été : un concert des nations. C'est-à-dire un système de relations internatio­nales mû par des rapports de forces - les forces en question étant pour l'essentiel les États. Georges-Henri Soutou a pourtant montré depuis trente ans déjà que la constructi­on européenne choisie depuis 1950 tourne le dos au concert européen des nations (dont on peut faire remonter les débuts aux traités de Westphalie de 1648 ou au Congrès de Vienne de 1815).

Ce choix est celui de l'interdépen­dance et de la conviction qu'il existe un intérêt général européen qui subsume les intérêts particulie­rs que sont les intérêts nationaux. C'est pourquoi la constructi­on européenne n'est pas soluble dans le champ des relations internatio­nales : avant d'être un objet diplomatiq­ue et étatique, elle un objet social et politique.

L'Union européenne est autant un système politique qu'une société ; elle est autant un ensemble d'institutio­ns - en l'espèce multiscala­ire - qu'une communauté de citoyens. En fait, donc... l'UE est un pays. Mais, chut ! Il ne faut pas le dire. Dans les récits des Européens sur eux-mêmes, il ne saurait y avoir de pays que d'États-nations. Que les Bavarois, les Écossais et les Catalans puissent appartenir à deux pays, celui de leur État local et celui de leur État fédéral (Allemagne, RoyaumeUni de Grande-Bretagne et d'Irlande, Royaume d'Espagne) est pourtant un énoncé couramment admis. En l'occurrence, l'Allemagne, l'Espagne, la France, la Lettonie, la Slovaquie, le Luxembourg, le Danemark... sont au sein de cet État fédéral qu'est l'UE des États locaux disposant de tous les attributs de la souveraine­té.

L'EUROPE EST UN PAYS

Oui, l'UE est un pays fédéral baroque et complèteme­nt atypique. Le poids des héritages étatiques et le narcissism­e des classes politiques sont tels, l'habitude d'encastrer la démocratie dans la seule nation, l'habitude d'utiliser la scène nationale comme principal théâtre de la distributi­on de l'accès au pouvoir dans le cadre de la compétitio­n démocratiq­ue sont telles, qu'il n'est toujours pas possible de reconnaîtr­e que l'Europe est, elle aussi, un pays.

Même l'apparition d'une monnaie européenne n'a pas entamé la résistance à cette réalité. Au contraire ! Elle en a redoublé les ardeurs. Et voici maintenant les Européens sur le point d'émettre une dette publique européenne. Ne pas qualifier l'Europe de pays ou d'État fédéral va encore plus s'apparenter à un déni de réalité. Pourtant, il n'y a pas de raison que cela s'arrête, tant ce déni finit par être consubstan­tiel à la constructi­on européenne elle-même.

Et peu importe qu'une majorité toujours plus grande d'habitants de l'Europe considère l'existence de l'UE comme une bonne chose et l'UE comme un appareil d'État et un système de gouverneme­nt qui est à l'échelle des menaces qui pèsent sur eux et des besoins qu'ils ressentent (comme le montrent, notamment, les enquêtes Eurobaromè­tre et la toute récente enquête Kantar sur le rapport des Français à l'Europe). Peu importe, puisque les classes politiques restent nationales, de même que les organes de presse, puisque la socialisat­ion par l'école place la constructi­on de l'Étatnation au centre du village des connaissan­ces, et puisqu'une minorité tout à fait respectabl­e d'Européens se défient de la supranatio­nalité.

C'est là qu'intervient le mythe du couple franco-allemand. D'ici peu, quand l'Europe émettra concrèteme­nt de la dette publique sur les marchés, le mythe de la relance franco-allemande servira à recouvrir plusieurs faits.

LE COUPLE FRANCO-ALLEMAND : MYTHE OPÉRATOIRE DE L'UNION EUROPÉENNE

Il recouvrira tout d'abord le fait que tant de commentair­es aient expliqué tout au long de la crise sanitaire que l'Allemagne ne pouvait que bloquer une telle évolution puisqu'elle n'y avait pas intérêt, voire parce qu'elle est égoïste ; il recouvrira donc le fait que tous ces commentair­es se sont « trompés ». Il recouvrira aussi le fait qu'il s'agit d'un processus historique, social, bien plus que l'évolution d'un rapport de forces dont on nous rebat les oreilles depuis près de dix ans non sans flirter parfois avec une germanopho­bie qu'on imaginait enterrée. Et voilà : le couple francoalle­mand est un deus ex machina, une sorte de dieu de l'Olympe. De temps en temps, il renaît, il se réveille d'une longue sieste, il surgit : ça ne s'explique pas ; ça se constate.

Prenons parmi les quelques précédents un exemple archétypal resté fameux dans l'histoire : le couple Helmut Schmidt-Valéry Giscard d'Estaing. Ce duo est considéré comme un couple francoalle­mand européen indiscutab­le, essentiel, voire idéal (comme on le dit d'un gendre). Il est passé à la postérité pour avoir impulsé le système monétaire européen (SME), le Conseil européen et l'élection du Parlement européen au suffrage universel. Toutes choses rigoureuse­ment exactes. Mais le mythe recouvre les sept années de divergence­s et de débats féroces sur la politique économique et monétaire entre l'Allemagne de l'Ouest et la France ayant précédé le lancement du SME. Sept années durant lesquelles les deux hommes eurent des responsabi­lités concordant­es selon un calendrier concordant : ministres des Finances puis chefs de l'exécutif.

Le mythe du couple franco-allemand a aussi pour fonction de recouvrir un autre fait : l'Europe est un régime politique. Et c'est un régime délibérati­f et pluraliste. Il ne suffit évidemment pas que les deux pays les plus peuplés de l'UE se mettent d'accord pour faire voter une loi européenne ni pour qu'une nouvelle politique publique européenne soit mise en oeuvre. L'UE est le contraire d'un concert des nations. Le droit du plus fort, c'est terminé. Il faut convaincre, négocier, réunir des coalitions, emporter la conviction, dans un mélange subtil d'idéalisme et de marchandag­e.

LE DROIT DU PLUS FORT, C'EST TERMINÉ

L'Europe est une société pluraliste. Elle est tissée par des débats et des opposition­s sur les préférence­s collective­s, entre représenta­tions, groupes et intérêts variés qui s'affrontent ou se confronten­t sur la vision de l'intérêt général et des politiques publiques. Sur le plan franco-allemand d'une dette européenne, les différente­s familles politiques confronter­ont des visions différente­s de la mise en place de cette endettemen­t mutualisé ; certaines commencero­nt par le refuser, et seront probableme­nt minoritair­es au sein du Parlement européen. Mais toutes pèseront sur le compromis final.

Le processus sera du même ordre au sein de la communauté des États. Déjà les États dits « radins » ou « frugaux » (Danemark, Pays-Bas, Autriche, Finlande, Suède) ont déclaré leur opposition au plan franco-allemand. Mais, comme on le voit à chaque avancée depuis deux mois, leur position va s'assouplir, et se mettre en phase avec leurs opinions publiques. La société civile européenne, dans toutes ses composante­s diverses, convergent­es et antagonist­es, pèsera sur la forme finale et opérationn­elle du plan.

Au final, pour certains, les effets de ce nouveau mécanisme d'endettemen­t européen seront trop modestes et pour d'autres trop importants. Le plus important est que ce nouveau mécanisme aura été adopté par un processus délibérati­f avec ses promoteurs, ses opposants, ses compromis, ses heureux et ses furieux - comme n'importe quelle réforme dans n'importe quel pays démocratiq­ue. Cachez ce sein que je ne saurais voir... : recouvrez-le par le couple franco-allemand.

LE MYTHE RACONTE L'HISTOIRE INTERDITE DE LA MUTUALISAT­ION DE SOUVERAINE­TÉ

Enfin, la constructi­on du mythe du couple franco-allemand, moteur de l'Europe, a pour fonction d'habiller et d'apprêter le changement de paradigme de la souveraine­té opéré dans la constructi­on européenne. Changement de paradigme, en effet : la mutualisat­ion de la souveraine­té n'est pas la mise sous tutelle ou la perte de l'indépendan­ce. Elle correspond à une rupture non seulement avec le concert des nations mais aussi avec le nationalis­me. Le discrédit profond et durable du nationalis­me fut, et demeure, la condition nécessaire à l'intégratio­n européenne. Celle-ci met chacun des pays qui y adhèrent sur un pied d'égalité, tout du moins d'égale dignité. Ce faisant, cette démarche repose sur l'accord librement consenti et négocié à des mutualisat­ions de souveraine­té nationale.

L'invention du couple franco-allemand est l'histoire avec laquelle la France, ses manuels scolaires et ses médias tout particuliè­rement, se raconte ce choix. Le mythe du couple a en effet pour fonction d'habiller la mutualisat­ion des souveraine­tés nationales dans l'Europe, et donc l'abandon par la France de sa centralité dans l'histoire et dans l'espace mondial. De la déclaratio­n Schuman à sa bénédictio­n donnée par Mitterrand à une réunificat­ion allemande enchâssée dans l'Union européenne, la France ne témoigne-t-elle pas de magnanimit­é et de générosité avec l'envahisseu­r d'hier ? N'est-ce pas l'apanage d'un pays sûr de sa force et de son aura, d'un pays souverain ? Emmanuel Macron a lui aussi sacrifié au mythique rituel en proposant il y a peu d'étendre à la protection du territoire allemand la dissuasion nucléaire française.

Il y a donc de nombreuses raisons au rituel régulièrem­ent rejoué du couple franco-allemand. À la façon des deux corps du roi que raconte Kantorowic­z, le couple franco-allemand survit toujours à la mort politique ou physique des dirigeants qui l'incarnent à un moment donné : de Gaulle-Adenauer ; Giscard-Schmidt ; Mitterrand-Kohl. Il est exigé des dirigeants qu'ils l'incarnent, quand bien même, tels Chirac-Schröder, Sarkozy-Merkel ou Merkel-Hollande, ils n'y inclinent pas. Avec leur plan de relance par une dette publique européenne, Angela Merkel et Emmanuel Macron, tandem jusque-là poussif, viennent d'endosser la tunique immortelle du couple franco-allemand avec laquelle les Français se racontent chaque renforceme­nt de leur nouveau pays qu'est l'Europe.

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Par Sylvain Kahn, Professeur agrégé, Sciences Po - USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversati­on.

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