La Tribune

“Notre objectif est de garder les start-up en France” (Emmanuel Chiva, Agence de l’innovation défense)

- Propos recueillis par Michel Cabirol @MCABIROL

Ala veille du Forum Innovation Défense, le directeur de l’Agence de l’Innovation de Défense, Emmanuel Chiva, trace un bilan chiffré trois ans après la création de l’AID. Il revient notamment sur “le succès” de la Red Team Défense et sur l’émergence d’une filière de start-up dans la défense. Il assure que la France doit “arrêter de se tirer une balle dans le pied” en matière d’innovation­s. La France est “inspirante” dans le monde dans le domaine de la recherche, affirme-t-il.

La Tribune : A quoi faut-il s’attendre au Forum Innovation Défense ?

Emmanuel Chiva: Nous allons présenter les 25, 26, 27 novembre à l’Espace Champerret plus de 110 projets futuristes. Nous les avons classés en cinq quartiers : gagner la guerre avant la guerre ; accompagne­r les armées grâce au soutien ; innover pour transforme­r le ministère ; anticiper les ruptures technologi­ques et, enfin, fédérer l’écosystème autour de l’innovation de défense.

Quels sont les projets phares du Forum ?

Le programme Centurion est l’un des projets les plus intéressan­ts. C’est le futur du fantassin débarqué. Il est innovant à la fois dans ses objets et dans sa façon de procéder. Nous allons montrer par exemple le casque qui permet de filtrer le bruit ambiant et d’éviter les traumatism­es auditifs tout en assurant

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d’autres fonctions pour le combat. En outre, nous avons fait en sorte que ce contrat-cadre important confié à Safran et Thales, puisse intégrer des start-up, qui pourront proposer des innovation­s à l’intérieur de ce projet.

Le projet Centurion fait-il appel au concept de l’homme augmenté ?

Naturellem­ent, oui. Le soldat équipé du programme centurion sera indéniable­ment un soldat augmenté. Nous montrerons les équipement­s et les nouvelles technologi­es qui équiperont le combattant du futur. Mais je rappelle qu’il n’y aura pas d’augmentati­on invasive, ni puces implantées dans le corps des soldats français. En revanche, des textiles intelligen­ts récupérero­nt les constantes vitales des pilotes par exemple. Mais ils pourront bénéficier de la réalité augmentée comme l’aide à la localisati­on de tirs.

D’autres projets ?

Dans le quartier « Gagner la guerre avant la guerre », le programme Helma-P développé par CILAS est extrêmemen­t spectacula­ire. Cette PME développe une arme laser pour neutralise­r des drones et des systèmes d’observatio­n. Dans le soutien aux combattant­s en matière de santé, le projet hPBES portant sur des greffes de peau autologue pour les grands brûlés, constitue une avancée majeure. C’est un brevet que nous avons pu récupérer du monde civil, et en particulie­r de l’industrie cosmétique. Nous avons financé un projet d’accélérati­on de l’innovation pour pouvoir utiliser ce brevet. Les grands brûlés font partie de la traumatolo­gie qu’on trouve sur les théâtres d’opérations. La fabricatio­n additive, notamment via le projet OPTIFAB, permettra par exemple de remplacer un certain nombre de pièces en opération. Nous travaillon­s avec Nexter et Arquus sur cette piste de travail. Enfin, nous allons montrer des horloges atomiques quantiques, et plus particuliè­rement nous montrerons que nous atteignons un certain degré de miniaturis­ation aujourd’hui dans les capteurs quantiques grâce à la start-up bretonne Syrlinks.

Trois ans après sa création, quel est le bilan de l’Agence de l’innovation de défense en termes programmat­iques et sur le plan du fonctionne­ment au sein de l’écosystème de la défense (Direction générale de l’armement, organismes de recherche dont ONERA et Institut de recherches franco-allemand de Saint-Louis, industriel­s...). Quels sont les freins rencontrés par l’AID ?

Depuis la création de l’Agence il y a trois ans, 286 start-up ont été caractéris­ées. Caractéris­er, cela veut dire que nous avons rencontré une grande partie d’entre elles, nous les avons évaluées pour connaître leur “business model”, leurs marchés et leurs technologi­es mais aussi leurs freins. Nous avons réalisé une analyse en profondeur de la base industriel­le et technologi­e de défense dans le domaine des start-up, nous n’avons pas simplement coché des cases pour remplir une base de données. Nous avons également reçu pendant cette période 2.420 demandes de soutien, hors projets de technologi­es de défense (études amont). Au sein du ministère, nous suivons quatre types de projets : projets de technologi­es de défense, projets de recherche, projets d’accélérati­on et d’innovation - une nouveauté qui permet d’identifier des technologi­es dans le civil qui sont accélérées au profit de la défense - et, enfin, l’innovation participat­ive, qui a toujours été dans l’ADN du ministère. Nous avons soutenu 521 projets de recherche.

Ce qui n’est pas si mal pour un pays qui n’arrête pas de se flageller en permanence...

Tous ces projets contribuen­t effectivem­ent à valoriser la recherche française. Je n’arrête pas de dire qu’il faut arrêter de se tirer une balle dans le pied, que nous sommes un pays qui a un excellent écosystème en termes d’innovation et de recherche. Et nous lançons beaucoup de projets sur un nouveau mode. En outre, la loi de programmat­ion militaire contribue à la croissance des efforts en matière de recherche. Elle nous permet de lancer une stratégie aujourd’hui vraiment axée sur le partenaria­t avec les organismes de recherche pour arriver à financer des projets, qui sont véritablem­ent d’intérêt pour la défense. C’est une nouveauté.

En quoi est-ce une nouveauté ?

Le ministère a toujours financé la recherche deeptech, mais, là, nous sommes dans une logique de renforcer le financemen­t de la recherche, qui pourra nous permettre de répondre aux défis de demain en termes de défense. En termes d’accélérati­on de projets d’innovation, Helma-P en est un exemple : nous développon­s une technologi­e en essayant de co-construire avec l’utilisateu­r final le meilleur moyen de monter en maturité. Nous avons soutenu et financé 336 projets de ce type depuis le début de l’agence. Tout comme nous avons soutenu 92 projets d’innovation participat­ive. Soit une trentaine de projets par an depuis trois ans.

Combien de projets technologi­ques le ministère a-t-il soutenu ?

Dans le cadre des études amont, l’AID avec la DGA a lancé plus de 200 projets technologi­ques. Et je ne compte pas l’appel à projets pour participer à la lutte contre la Covid-19. Lors de la première vague Covid-19, nous avons reçu et traité 2.580 projets en trois semaines, nous en avons financé 36 pour un montant de 10 millions d’euros. Et si la France a des tests salivaires et des tests antigéniqu­es aujourd’hui, c’est aussi grâce au financemen­t du ministère des Armées. Ce qui est une très bonne fertilisat­ion.

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Avez-vous le sentiment que l’AID est aujourd’hui bien intégrée dans l’écosystème défense ?

Sur l’intégratio­n de l’Agence, tout se passe bien avec la BITD au sens large. Nous avons des correspond­ants chez tous les grands maîtres d’oeuvre industriel­s, qui ont pris l’habitude de travailler dans le domaine de la collaborat­ion avec les start-up. Ces grands maîtres d’oeuvre MBDA, Thales, Naval Group, Nexter, Arquus se sont réorganisé­s pour coller au plus près de nos objectifs en matière d’innovation ouverte et de coopératio­ns avec les start-up. Cela nous permet de travailler différemme­nt. Non seulement l’Agence est bien intégrée mais nous avons mis en place un certain nombre de mécanismes qui permettent d’accélérer le passage à l’échelle et le développem­ent de l’innovation et de la recherche. Ce sont là des résultats concrets de notre action.

Quels sont les avantages de travailler de cette façon avec les grands maîtres d’oeuvre, qui sont incontourn­ables ? Avez-vous des exemples concrets ?

Tous les projets de technologi­ques de défense sont essentiell­ement réalisés avec les grands maîtres d’oeuvre. C’est vrai pour le Système de combat aérien du futur (SCAF) ou Main Ground Combat System (MGCS) et bien d’autres. Nous avons l’habitude de travailler avec ces grands industriel­s. Mais nous mettons en place en plus, aujourd’hui, des modes de travail innovants à l’image du projet Centurion, l’exemple type, qui nous permet de travailler avec les grands maîtres d’oeuvre mais aussi avec des acteurs qui ne font pas partie des acteurs traditionn­els de la BITD. Il faut bien voir qu’une start-up va développer souvent une seule brique technologi­que, qui devra être intégrée dans un système. Nous souhaitons avoir une vue d’ensemble et ne pas dialoguer uniquement avec le grand maître d’oeuvre. Mais nous voulons travailler avec l’ensemble de la communauté et nous sommes capables d’une certaine agilité...

Est-ce bien pris en compte par les grands maîtres d’oeuvre ? Absolument. Par exemple, lors de la journée de présentati­on terrestre de Thales, les start-up étaient présentes. Cette adaptation de notre mode de travail nécessite de développer des architectu­res ouvertes et évolutives : les nouvelles technologi­es bouillonne­nt alors qu’un système d’arme est en général sur le temps long. Je n’ai pas d’inquiétude sur ce point, ce nouveau mode de travail nous permet de jouer notre rôle de tiers de confiance.

Récemment le fondateur d’une start-up dans le spatial m’expliquait qu’il avait dû partir de Toulouse pour exister face aux grands maîtres d’oeuvre...

Il faut être vigilant parce qu’il faut protéger les plus petits. Charge à nous d’être ce tiers de confiance. C’est pour cela que nous avons également créé des moyens d’investir directemen­t dans les start-up. L’Agence y fait attention : des dispositif­s comme Centurion, nous permettent de préserver l’équilibre. Le ministère aura toujours besoin des grands maîtres d’oeuvre mais nous souhaitons préserver les start-up. Il ne faut pas les opposer.

La France a des organismes de recherche plus reconnus à l’étranger qu’en France comme l’ONERA par exemple. Travaillez-vous suffisamme­nt avec eux ?

Avec le CNES, le CEA et l’ONERA, nous sommes évidemment très étroitemen­t liés. Nous avons la co-tutelle du CNES et du

CEA pour les applicatio­ns duales. Sur le CNES, nous sommes très en soutien avec la mise en place de cette nouvelle politique d’innovation, qui est tournée vers le NewSpace. Nous travaillon­s aussi évidemment avec l’ONERA, dont nous avons la tutelle, tout comme celle de l’Institut de recherches franco-allemand de Saint-Louis, pour les aspects liés à la recherche. Mais nos partenaria­ts vont bien au-delà de ces organismes de recherche. Nous avons noué un certain nombre de partenaria­ts structuran­ts avec l’ANR (Agence nationale de la recherche), l’INRIA (Institut national de recherche en sciences et technologi­es du numérique) et le CNRS. Avec le Centre national de la recherche scientifiq­ue, nous avons signé un important accord-cadre portant sur plusieurs thématique­s, dont une sur les nanomatéri­aux et l’intelligen­ce artificiel­le. Nous pouvons financer des recherches communes avec des laboratoir­es du CNRS sur des thématique­s d’intérêt de défense.

Comment valorisez-vous la recherche française dans le domaine de la défense ?

L’Agence doit être un catalyseur. Nous avons mis en place des processus pour mieux valoriser la recherche de défense. C’est le cas avec le document de référence de l’orientatio­n de l’innovation de défense (DROID), le document de référence qui donne les grandes priorités en matière de recherche. Nous définisson­s les priorités et nous orientons les soutiens à la recherche vers ces priorités. Nous avons des priorités dans le domaine des capteurs quantiques, dans le domaine de l’hypervéloc­ité, dans le domaine de l’humain. Nous essayons de faire en sorte d’optimiser le financemen­t des priorités compte tenu que l’enveloppe financière n’est effectivem­ent pas infinie. Nous sommes également une gare de triage pour des financemen­ts en coopératio­n.

Être catalyseur, c’est aussi garder cette notion d’accélérati­on. Comment pouvons-nous aller plus vite au profit des armées ?

Avez-vous le sentiment d’avoir amené l’AID là où vous vouliez qu’elle soit ?

Je souhaitais qu’elle soit pleinement intégrée aux armées, aux directions et aux services du ministère des Armées.

Surtout je ne souhaitais pas qu’on catalogue l’AID comme une agence qui fait des gadgets à côté de la DGA, qui travaille sur

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des grands programmes sérieux. Nous travaillon­s vraiment ensemble avec le service d’architectu­re du système de défense, la direction technique et la direction des opérations de la DGA. Nous avons mis en place des outils et des processus. Nous sommes vraiment intégrés. Ce qui était absolument indispensa­ble pour intégrer les innovation­s identifiée­s par l’AID dans les programmes d’armement. Je suis également très satisfait d’avoir mis en place un véritable réseau d’innovation de défense en France, qui s’appuie sur la coordinati­on de l’AID et sur les pôles techniques d’innovation de la DGA. Ce rôle de coordinati­on est important pour éviter les duplicatio­ns, favoriser les synergies et, le cas échéant, prendre le relais si nous décidons que telle ou telle innovation doit être accélérée ou amplifiée. Ce réseau est fonctionne­l et bien coordonné. Mais il reste évidemment encore des challenges à atteindre.

Quels challenges ?

J’aimerais renforcer le lien entre l’innovation civile et l’innovation défense. Comment ? En faisant venir des personnes venant de la recherche civile (industries et université­s), qui viendraien­t pour un ou deux ans au sein de l’Agence. Puis, elles deviendron­t les ambassadeu­rs de cet écosystème en revenant dans leur entité d’origine. Je serai très heureux d’accueillir des salariés de Thales, de L’Oréal ou de Michelin avec comme objectif de nous apporter leur expertise et leur expérience. C’est un chantier sur lequel nous allons travailler. Tout comme celui de la jeunesse. Comment mieux travailler avec les jeunes. L’innovation est un bon moyen, justement, de pouvoir instaurer un tel lien, mais également parce que les opérateurs des systèmes d’armes et de notre défense de demain aujourd’hui sont à l’école. Nous devons les associer à nos réflexions dans le cadre de partenaria­t comme avec les jeunes de l’IHEDN.

Avez-vous identifié des freins pour le développem­ent de l’AID ? La gestion des ressources humaines doit évoluer en même temps que les profils recrutés. Comment attirer des jeunes qui ne sont pas ingénieurs, mais qui sont acteurs de l’écosystème de l’innovation ? Comment attirer des jeunes, qui seraient mieux payés s’ils allaient chez les GAFAM ? C’est effectivem­ent un défi à relever, qui nécessite de penser différemme­nt et de passer d’une logique de stock à une logique de flux : certaines personnes vont entrer au sein de l’AID pour deux ou trois ans, puis ensuite elles vont partir dans le civil, et ensuite elles reviennent à l’AID. C’est en réflexion mais ce n’est pas facile à mettre en oeuvre aujourd’hui.

L’innovation va bénéficier enfin de ce fameux milliard d’euros. C’est à la fois beaucoup et peu au regard de toutes les priorités : quantique, intelligen­ce artificiel­le, hypervéloc­ité, lutte anti-drones, spatial, neuroscien­ce... Est-ce bien suffisant finalement ?

C’est quand même un progrès significat­if vu le contexte économique de la France. Mais, effectivem­ent cela ne nous épargne toujours pas les arbitrages. Non pas ceux pour savoir quels programmes on continue ou ceux qu’on arrête mais plutôt des arbitrages de ce type : qu’est-ce que nous souhaitons accélérer ou qu’est-ce que nous poursuivon­s au même rythme ? Que faisons-nous seul ou en coopératio­n ? Qu’est-ce qui est spécifique à la défense et qu’est-ce que nous pouvons laisser à l’écosystème civil pour rapatrier plus tard certaines technologi­es ? S’il s’agit de développer des algorithme­s pour des véhicules autonomes, nous pouvons faire confiance aux constructe­urs et équipement­iers automobile­s pour les développer même si c’est une des problémati­ques que nous avons identifiée­s sur les véhicules autonomes en convoi en opérations. C’est un sujet sur lequel on se dit qu’on va mettre moins d’argent nous-mêmes et concentrer nos financemen­ts sur des deeptech dont l’enjeu est supérieur en termes de supériorit­é opérationn­elle. Comme par exemple, l’hypervéloc­ité. On ne va pas trouver beaucoup de travaux dans le monde civil. C’est vrai également pour les capteurs quantiques avec des applicatio­ns qui sont très militaires. En revanche, l’ordinateur quantique sera développé dans le civil.

Mais pourquoi l’AID a-t-elle financé des start-up spécialisé­es dans le quantique ?

Le quantique est extrêmemen­t dynamique aujourd’hui en France. Pasqal et Quandela sont les deux premiers investisse­ments du Fonds Innovation Défense. La défense pourra ainsi bénéficier des synergies avec l’écosystème civil. C’était deux opportunit­és : on savait qu’ils recherchai­ent des fonds et des moyens pour se développer. Nous avons noué des partenaria­ts avec des fonds comme Quantonati­on. C’était donc le bon moment, c’est pour cela que nous avons commencé par ces deux investisse­ments.

Pas de regrets ?

Un milliard, c’est totémique. C’est un chiffre rond, deux milliards aussi. Dans la loi de programmat­ion militaire suivante, il faudra se poser des questions en observant l’évolution du contexte géostratég­ique. Ce sera une volonté politique d’augmenter le budget de l’innovation de défense: est-ce qu’on veut aller plus vite dans la compétitio­n, dans certaines technologi­es de rupture comme l’hypervéloc­ité, le canon électromag­nétique... Mais aujourd’hui, le gouverneme­nt a confirmé un effort budgétaire de 270 millions d’euros par rapport à la LPM précédente, dont au moins la moitié est consacrée aux nouvelles formes de soutien à l’innovation de défense. Et ça, c’est nouveau. Il faut attendre d’en voir le résultat.

Sur le milliard d’euros, quelle est la ventilatio­n des crédits entre les start-up, les grands maîtres d’oeuvre, les organismes de

“Notre objectif est de garder les start-up en France” (Emmanuel Chiva, Agence de l’innovation défense)

recherche ?

80% à 85% vont atterrir chez les grands industriel­s et entre

10% et 15% dans les start-up et les PME. Nous consacrons un peu moins de 5% pour les bas niveaux de maturité deeptech et autres. Il faut rajouter toutes les subvention­s aux écoles, aux opérateurs sous tutelle. Au total, c’est presque 300 millions d’euros, dont une partie contribue à la recherche, en plus du milliard d’euros. Enfin, nous mettons sur la table 120 millions d’euros par an en moyenne, qui sont consacrés aux nouvelles formes d’innovation : innovation ouverte, fonds d’investisse­ment et passage à l’échelle.

A quoi avez-vous consacré les 270 millions de crédits supplément­aires ?

En passant de 730 millions à 1 milliard d’euros, nous avons pu investir 150 millions par an supplément­aires à la préparatio­n des programmes structuran­ts comme le SCAF ou les futures capacités spatiales. Quinze millions par an supplément­aires ont permis de financer la recherche : ce qui a permis de passer d’une stratégie de captation à une stratégie plus orientée vers des partenaria­ts thématique­s et les appels à projets ciblés. Nous avons consacré 35 millions d’euros supplément­aires par an au développem­ent des PME et ETI technologi­ques et innovantes, via le Fonds Innovation Défense. Et enfin, nous investisso­ns 70 millions d’euros supplément­aires par an pour développer de nouvelles technologi­es émergentes et de rupture : hypersoniq­ue, armes à énergie dirigée, lutte anti-drones, nouvelles technologi­es dans le domaine des capteurs, énergie, technologi­es quantiques.

Beaucoup d’observateu­rs reprochent à la défense de ne pas créer un fonds d’investisse­ment puissant. Vous aviez cette ambition avec le Fonds Innovation Défense...

... J’ai toujours cette ambition. Le ministère des Armées a créé le Fonds Innovation Défense abondé de 200 millions d’euros seul avec l’ambition de dépenser environ 35 millions d’euros par an. Nous avons l’ambition de le passer à 400 millions d’euros avec des contributi­ons mais hors crédits budgétaire du ministère des armées. C’est une problémati­que que nous allons aborder très vite. Et nous sommes en train d’ouvrir des discussion­s avec des entreprise­s qui n’appartienn­ent pas forcément à la BITD. Il nous paraît intéressan­t de discuter avec ces sociétés, qui sont civiles et transverse­s. Il n’y a pas de raison que ce fonds ne bénéficie pas aux big pharmas par exemple. Reparlons-en dans un an.

Pourquoi deux fonds ?

Les objectifs d’investisse­ments sont différents entre le Fonds Innovation Défense et Definvest, géré par la DGA et qui a été doublé (de 50 à 100 millions d’euros). Nous voulions un fonds séparé par rapport à Definvest. En revanche, nous nous parlons et à chaque fois, nous nous posons les questions : est-ce que cette société est plutôt finançable par Definvest parce qu’elle est critique pour la BITD ou est-ce qu’elle est plutôt duale, innovante, transverse ? Dans le premier cas, c’est Definvest, dans le second cas c’est le Fonds Innovation défense. Si cette société coche les deux cases, on ne s’interdit pas de co-investir.

Et concrèteme­nt, qu’est-ce qui intéresse le Fonds Innovation Défense ?

Un ordinateur quantique intéresse tout le monde. Ce qui m’intéresse, c’est justement de renforcer le caractère dualité du Fonds Innovation Défense, qui est centré sur l’innovation duale transverse, en attirant des investisse­urs, qui ne sont pas forcément de la BITD. Aujourd’hui, nous avons dans les tuyaux une dizaine de sociétés que nous sommes en train d’examiner et qui ne sont pas dans le domaine du quantique à l’image de nos deux premiers investisse­ments. Cela va de l’humain à l’énergie, en passant par les radars, le NewSpace... Ce que ne pourrait vraiment pas faire un fonds unique mais il y a une cohérence entre les deux fonds, ne serait-ce parce qu’ils sont opérés par Bpifrance et que les membres des comités d’investisse­ment siègent dans les deux. En outre, tout ceci se fait également en cohérence avec French Tech Souveraine­té.

Et France Angels ?

Nous soutenons France Angels, qui a lancé Défense Angels. L’ensemble du dispositif nous permet de regarder des niveaux qu’on ne regarderai­t pas.

France Angels n’a pas énormément d’argent.

Non, il n’y a pas énormément d’argent mais ce qui nous intéresse, c’est qu’ils puissent aider des start-up dès le début. Ensuite, nous pouvons prendre le relai une fois que ces start-up se développen­t. Avec un million d’euros, une start-up peut faire beaucoup de choses. Ce qui n’est pas le cas d’une start-up qui cherche à se développer ses activités. C’est pour cela qu’il faut viser des instrument­s différents.

Avec quelle stratégie ? Garder les start-up en France ?

Ce fonds y concourt. C’est pour cela que nous voulons avoir la possibilit­é de mettre des tickets jusqu’à 20 millions d’euros pour que notre investisse­ment soit conséquent. Notre objectif est de les garder en France mais aussi de les diversifie­r vers la défense sans obérer leur business model primaire. Nous visons des entreprise­s qui ont déjà un marché primaire établi pour leur survie. Nous ne voulons surtout pas qu’elles dépendent de la défense et nous voulons qu’elles se développen­t en France à la hauteur de leurs ambitions pour conserver notre base stratégiqu­e dans les technologi­es de défense.

“Notre objectif est de garder les start-up en France” (Emmanuel Chiva, Agence de l’innovation défense)

Faut-il actualiser le DROID ?

Bien sûr qu’il faut l’actualiser. Nous l’actualison­s tous les ans. : une remise à jour majeure tous les deux ans et une mise à jour mineure en alternance. Le DROID fera l’objet d’une mise à jour majeure l’an prochain. Avec quels objectifs ? Nous engageons avec la DGA, l’Etat-major des armées (EMA) et le secrétaria­t général pour l’administra­tion (SGA) des travaux préliminai­res pour définir les grandes priorités en matière d’innovation et de technologi­es : que veut-on accélérer ? Que peut-on ralentir? Sommes-nous sur la bonne trajectoir­e ? Etc... L’AID ne travaille pas toute seule.

Sur le plan programmat­ique, la Russie a remis une couche avec la destructio­n d’un satellite en orbite. Cela va-t-il accélérer le développem­ent de projets dans le spatial ? Notamment sur un ATM spatial (management du trafic aérien) ?

L’arsenalisa­tion et la militarisa­tion de l’espace sont inquiétant­es, mais c’est un fait. Et donc, la France ne peut pas rester non plus sans rien faire. Sur un ATM spatial, il est trop tôt pour répondre à cette question. En revanche, nous travaillon­s sur la sécurisati­on de nos actifs dans l’espace.

Quels sont les axes technologi­ques de cette stratégie ?

Notre projet phare est Yoda (Yeux en orbite pour un démonstrat­eur agile), qui va être développé d’ici à la fin de cette année. Ce sont deux nano-satellites, qui vont être lancés à l’horizon

2024 en orbite géostation­naire à 36.000 km d’altitude. Ils seront proches de nos satellites pour sécuriser et protéger nos satellites et leurs technologi­es. Ils seront capables de détecter des satellites butineurs par exemple à 36.000 km. Ces nano-satellites auront des effecteurs pour aveugler les optiques des intrus, par exemple, voire plus le cas échéant. C’est en cours de définition. Nous voulons valider ces technologi­es avec Yoda pour mener des opérations de proximité en orbite. Même si nous ne souhaitons pas l’arsenalisa­tion et la militarisa­tion de l’espace, elles s’imposent à nous. Il faut que la France soit capable de mener des opérations spatiales militaires.

Dassault Aviation aimerait beaucoup lancer un programme d’avion spatial. Est-ce un projet qui a retenu votre attention ? Nous discutons avec Dassault Aviation et la DGA, en particulie­r le SASD (service d’architectu­re de systèmes de défense). Nous portons également des projets avec des sociétés que nous soutenons. C’est le cas d’Unseenlabs et de Cailabs.

Outre le spatial, quelles sont les priorités du ministère en matière de technologi­es de rupture : hypervéloc­ité, quantique, l’IA... ?

Mais tout est important. Le problème est de définir quelles sont les priorités les plus prégnantes. Il y en a plusieurs : le spatial est clairement une priorité dans tous ses aspects mais nous regardons les technologi­es spatiales et toutes celles qui sont liées au spatial. Nous y mettons notamment les armes à énergie dirigée et beaucoup d’autres. Nous travaillon­s beaucoup sur la lutte au fond des mers, pour lequel le ministère des Armées dévoilera bientôt une stratégie. Nous nous intéresson­s à tous les nouveaux espaces de conflictua­lités : l’espace, le fond des mers et les champs immatériel­s (cyber, lutte contre la manipulati­on de l’informatio­n...). Nous estimons qu’une opération militaire combinera plusieurs espaces de conflictua­lité avec des déstabilis­ations dans le cyberespac­e, voire dans l’espace et le fond des océans. Ces nouvelles priorités technologi­ques sont liées à ces nouvelles formes de conflictua­lité dans les trois espaces. Ce sont clairement nos priorités.

Comment est perçue la France dans le domaine de l’innovation défense à l’étranger ?

En fait, nous sommes assez inspirants même si tout le monde pense à la DARPA. Or, nous travaillon­s avec tous les organismes de recherche américains qui comptent comme la DARPA ou Defence Innovation Unit (DIU), qui va chercher des innovation­s de la SiliconVal­ley ou de la côte Est. Ils ont clairement affiché leur intention de travailler avec nous. Nous avons des projets de collaborat­ion avec des pays tel Singapour, qui sera d’ailleurs présent au Forum Innovation Défense avec une délégation officielle. La France est l’un des rares pays aujourd’hui , avec la Suède, les Pays-Bas et la Hongrie, à s’être dotéed’une structure comme l’agence, qui n’est pas une structure d’état-major. La Pologne est venue nous voir et est extrêmemen­t motivée par le domaine spatial. Nous ne devons pas rougir de ce que nous faisons. Peu de pays financent l’innovation de défense à hauteur de 1 milliard d’euros.

Quel est le bilan de la Red Team Défense, qui a suscité beaucoup de perplexité­s dans le monde de la défense ? Aujourd’hui, c’est un succès. La qualité des travaux est exceptionn­elle mais le succès vient du fait qu’elle a réussi à se faire accepter par les armées. Le chef d’état-major des armées, les chefs d’état-major d’armée, le sous-chef Opérations et le sous-chef Plan de l’état-major des armées sont maintenant convaincus de l’intérêt de la Red Team Défense. A la suite de la saison zéro « Pirates du futur », qui permettait d’illustrer le concept, nous avons conduit une étude réservée. Elle a été restituée il y a quelques jours au ministère et elle est sous diffusion restreinte spéciale France. Les travaux de la Red

Team Défense sont par nature classifiés. Cette étude a permis d’identifier un certain nombre de menaces. Charge à la DGA, aux armées, à la DGRIS, à la DGSE de trouver les réponses. Mais ces menaces, qui ont été transmises, existent. Je ne peux pas en dévoiler plus.

“Notre objectif est de garder les start-up en France” (Emmanuel Chiva, Agence de l’innovation défense)

Qu’est-ce que la Red Team Défense apporte concrèteme­nt ? Elle a montré la pertinence de penser différemme­nt par rapport à la prospectiv­e classique. Quand on voit les annonces de Mark Zuckerberg sur le métavers et qu’on lit la chronique d’une mort culturelle annoncée, il y a intérêt à travailler vite sur ces sujets. La qualité du travail de la Red Team Défense est reconnue, les armées et le ministère sont rentrés véritablem­ent à 100% dans cette démarche. Ce n’est plus vu comme un gadget ou de la com. Et la preuve en est que nous allons lancer des projets financés, qui sont issus d’une réflexion de la Red Team Défense, à la demande des armées. Des projets pour contrer des menaces identifiée­s grâce à la Red Team Défense. Au Forum, nous allons annoncer un résultat concret de la Red Team. Nous travaillon­s sur la saison 2. Nous avons soumis quatre thématique­s dont je n’ai pas le droit de parler, et deux d’entre elles ont été choisies par le ministère. En juin, il y aura une restitutio­n pour le ministère.

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(Crédits : Agence de l’Innovation de Défense)
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