L’art chim­pan­zé de la po­li­tique

La Tribune Hebdomadaire - - QU’ELLE EST VERTE MA VALLÉE - Sophie Pé­ters et Robert Jules

Le pa­léoan­thro­po­logue Pas­cal Picq nous ra­conte comment les singes, en par­ti­cu­lier les chim­pan­zés, ont dé­ve­lop­pé d’éton­nants ta­lents po­li­tiques. De quoi don­ner à nos can­di­dats à la pré­si­den­tielle une le­çon de pri­ma­to­lo­gie po­li­tique. Bien­ve­nue dans la pla­nète des singes.

On le sait, l’homme des­cend du singe. En fait, non, c’est un singe. Ou, plus pré­ci­sé­ment, un frère d’évo­lu­tion. Voi­là une pré­ci­sion lourde de consé­quences que Pas­cal­Picq, tom­bé en pri­ma­to­lo­gie aux États-Unis dans les an­nées quatre-vingt, a dé­ci­dé d’éta­blir. De­puis de nom­breuses an­nées, ce professeur au Col­lège de France se pro­mène en ha­bi­tué dans la pla­nète des singes, no­tam­ment les grands. Au point qu’il a élar­gi le champ de l’étho­lo­gie en étu­diant l’art po­li­tique chez les chim­pan­zés, les plus dé­mo­niaques de l’es­pèce. S’ils n’ont pas lu de Ma­chia­vel, ils n’en restent pas moins ca­pables de dé­ve­lop­per des stra­té­gies d’al­liance pour prendre le pou­voir et le conser­ver tout en gé­rant les af­faires, non pas de la ci­té, mais du groupe et de son ter­ri­toire. ex­plique Pas­cal Picq, au­teur de

aux édi­tions Odile Jacob. À l’heure où la com­mu­ni­ca­tion non ver­bale oc­cupe de plus en plus de place dans les com­men­taires des po­li­to­logues, l’ob­ser­va­tion des chim­pan­zés, maîtres en épouillage, ré­vèle que les ra­cines de la po­li­tique sont plus an­ciennes que l’hu­ma­ni­té.

sou­ligne le pa­léoan­thro­po­logue, presque go­gue­nard. Charles Dar­win en son temps avait ou­vert la voie dans

(1871) en ob­ser­vant que nos ap­ti­tudes à la po­li­tique pro­ve­naient des ins­tincts so­ciaux des mam­mi­fères et des singes. Un siècle plus tard, on en sait plus grâce à l’étho­lo­gie, la psy­cho­lo­gie com­pa­rée et les sciences cog­ni­tives. À l’évi­dence, tant hier sur l’Ago­ra d’Athènes qu’au­jourd’hui sur les chaînes de té­lé­vi­sion, la maî­trise des sub­ti­li­tés lan­ga­gières de la rhé­to­rique est né­ces­saire pour im­po­ser un dis­cours po­li­tique convain-

cant. Mais pas seule­ment.

écrit Pas­cal Picq. Ce fin ob­ser­va­teur des singes s’est for­gé une convic­tion : une cam­pagne élec­to­rale ne se gagne pas sans une bonne pra­tique de l’épouillage. Ain­si, un chim­pan­zé mâle vou­lant ac­cé­der au som­met de sa hié­rar­chie s’éver­tue, dans un pre­mier temps, à s’as­su­rer du sou­tien des fe­melles, le plus sou­vent en en­tre­te­nant des re­la­tions ai­mables, par­fois par in­ti­mi­da­tion phy­sique si né­ces­saire. Il les épouille, par­tage vo­lon­tiers la nour­ri­ture et as­sure leur pro­tec­tion. Puis il fait de même avec les autres mâles, sans man­quer de res­pect au do­mi­nant. Mais une fois ses re­la­tions avec les fe­melles et les autres mâles so­li­de­ment éta­blies, il va dé­fier le mâle do­mi­nant.

ex­plique le scien­ti­fique. C’est d’ailleurs ce que font nos can­di­dats lors­qu’ils se rendent sur les places de mar­chés, mais avec moins de ta­lent. Car si l’on consi­dère, à l’ins­tar de Pas­cal Picq, que l’es­sen­tiel ré­side dans les at­ti­tudes, les mains ser­rées, les em­bras­sades et les at­tou­che­ments, nos po­li­tiques ne sont pas tous, loin s’en faut, pré­pa­rés aux bains de foules. Si Édouard Bal­la­dur était al­lé « tâ­ter le cul des vaches » à la Chi­rac, il au­rait eu plus de chances de battre son ami de trente ans aux élec­tions de 1995. Cer­tains sont donc plus doués que d’autres, Chi­rac res­tant le maître in­con­tes­té de l’épouillage. Gis­card était par­ti d’un bon pied, mais

sou­ligne le professeur du Col­lège de France. à com­men­cer par les re­la­tions de ré­ci­pro­ci­té qui de­viennent très pré­cieuses lors des conflits. Quand un chim­pan­zé se trouve me­na­cé, il tend le bras paume ou­verte vers le haut pour sol­li­ci­ter l’aide de son ami. S’il peut comp­ter des­sus, il com­mence alors à dé­fier le do­mi­nant, d’abord en res­pec­tant de moins en moins les signes de do­mi­na­tion for­melle, puis en mul­ti­pliant les pro­vo­ca­tions, tout comme Sar­ko­zy face à Chi­rac en 2007. Mais là où le nou­veau pré­sident au­rait dû mieux suivre la stra­té­gie d’al­liance de ses frères d’évo­lu­tion, c’est en ré­pon­dant aux at­tentes de ses obli­gés, ceux qui l’ont ai­dé à ac­cé­der au pou­voir, au risque si­non de voir les al­liés d’hier de­ve­nir les ri­vaux de de­main. Quand ran­coeurs et ran­cunes s’ac­cu­mulent, pro­vo­quant in­sta­bi­li­té, conflits et re­vi­re­ments hié­rar­chiques, chez les chim­pan­zés, on en ter­mine par le meurtre du chef sans autre forme de pro­cès. Pas­cal Picq sait de quoi il parle, il en a été le té­moin qua­si for­tuit. En 1998, ve­nu fil­mer un do­cu­men­taire au zoo d’Arn­hem. aux Pays-Bas, il voit en di­rect le mal­heu­reux Ayo, nu­mé­ro deux bri­guant la place de chef su­prême, se faire agres­ser par ses congé­nères pour n’avoir pas su bien res­pec­ter le lien de de­mi-sang qui unis­sait le nu­mé­ro un et le nu­mé­ro trois. Une agression qui don­ne­ra son nom au film :

et un tour­nant ma­jeur dans sa com­pré­hen­sion des re­la­tions de pou­voir. Bon vi­vant, et sans doute épouilleur à ses heures, Pas­cal Picq aime se­couer le co­co­tier :

La Pla­nète des singes Pour au­tant, notre « ani­mal professeur » donne du fil à re­tordre à plu­sieurs cha­pelles. à com­men­cer par les adeptes d’une so­cio­bio­lo­gie, certes pas­sée de mode, qui dé­fen­dait des théo­ries hié­rar­chiques fon­dées sur le bio­lo­gique pour jus­ti­fier les ex­clu­sions so­ciales. Mais aus­si les sciences hu­maines en­core très ré­tives à l’ap­port des avan­cées de la bio­lo­gie et sourdes à l’étho­lo­gie.

Avec le par­tage de la nour­ri­ture, l’épouillage est le prin­ci­pal moyen de se construire des al­liances. »

Il ne s’agit pas de ré­duire l’homme à une por­tion de chim­pan­zé, mais de faire un dé­tour par les singes pour mieux com­prendre cer­tains com­por­te­ments hu­mains à l’oeuvre dans les stra­té­gies d’ac­ces­sion au pou­voir po­li­tique. Après tout si, en sin­geant d’Alem­bert, nous pou­vons dire que notre nar­cis­sisme en souf­fri­ra un peu mais nos dé­bats y ga­gne­ront lar­ge­ment en sé­ré­ni­té.

[© Ge­rar­do Go­mez/afp Image Fo­rum]

Un chim­pan­zé mâle vou­lant ac­cé­der au som­met de sa hié­rar­chie s’éver­tue dans un pre­mier temps à s’as­su­rer du sou­tien des fe­melles.

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