Les fra­grances sont éla­bo­rées à par­tir d’émo­tions, de sen­sa­tions, de mo­ments de la vie.

La Tribune Hebdomadaire - - QU’ELLE EST VERTE MA VALLÉE -

L’ap­pa­ri­tion d’une nou­velle marque dans la par­fu­me­rie de luxe est tou­jours un pe­tit évé­ne­ment. Pour les en­tre­prises du sec­teur, na­tu­rel­le­ment, qui voient ap­pa­raître un nou­veau concur­rent sur un mar­ché dé­jà fort en­com­bré. Mais aus­si pour les ama­teurs de par­fums que nous sommes, femmes et hommes, tou­jours gour­mands de dé­cou­vrir un pro­duit qui nous sur­pren­dra, une odeur, une émo­tion ol­fac­tive qui chan­ge­ra un peu notre per­cep­tion du monde et l’image que l’on veut don­ner de soi. Sur­tout lorsque cette en­tre­prise est-al­le­mande, que son siège est à ­Co­logne, et qu’elle a adop­té un nom qui pour­rait être ce­lui d’une mai­son de com­merce de Ham­bourg ou d’un ca­bi­net d’avo­cat : Hu­mie­cki & Graef, alors que ses deux fon­da­teurs s’ap­pellent To­bias Müksch, 41 ans, et Se­bas- tian Fi­sche­nich, 37 ans. Le pre­mier est Al­le­mand, il a fait ses études à Pa­ris, à la Chambre syn­di­cale de la haute cou­ture où il a ap­pris ce qui, se­lon lui, ré­sume l’ap­proche française en ma­tière de mode et de style : à la fin de la jour­née, il faut avoir pro­duit quelque chose de beau. Se­bas­tian, moi­tié Po­lo­nais moi­tié Al­le­mand, a étu­dié l’art et le de­si­gn aux PaysBas et à Ber­lin. Les deux hommes tra­vaillent en­semble de­puis 2001, dans une so­cié­té créée par Se­bas­tian, qui ap­porte des conseils créa­tifs aux grandes marques de par­fum et de cos­mé­tique.

Dans leurs bu­reaux d’un blanc im­ma­cu­lé du centre de Co­logne, la ville qui vit naître l’in­dus­tria­li­sa­tion du par­fum au xviiie siècle, To­bias et Se­bas­tian re­viennent sur le nom de leur en­tre­prise. Ils ont choi­si d’uti­li­ser le nom de jeune fille de leurs grand-mères. Ka­ta­ri­na Graef, l’aïeule de To­bias, était une Al­le­mande na­tive de la ré­gion de Wes­ter­wald. Is­sue d’une fa­mille mo­deste, elle fut, comme c’était l’ha­bi­tude dans cette ré­gion pauvre d’Al­le­magne, envoyée aux Pays-Bas comme em­ployée de mai­son avant de re­ve­nir chez elle à l’âge de 38 ans. Elle eut son pre­mier en­fant à 40 ans, ce qui n’al­lait pas de soi, à l’époque.

, se

Comment tra­vailler à par­tir de la mé­moire de ces deux femmes pro­ba­ble­ment re­mar­quables, à des siècles des codes contem­po­rains du luxe, pour fon­der une nou­velle marque, dans le cré­neau des par­fums de niche ? Se­bas­tian ré­pond de fa­çon in­at­ten­due :

dit-il.

Et cô­té par­fum, que donne cette pos­ture ? Il faut l’avouer : c’est une langue nou­velle que les deux fon­da­teurs d’Hu­mie­cki & Graef tentent d’écrire dans une in­dus­trie où les concepts tournent au­tour de l’image de la femme, une femme rê­vée, fan­tas­mée, loin­taine, en voyage, amou­reuse en exil per­pé­tuel, et un homme dont on exalte le corps et que l’on ré­duit à une sorte de don­jua­nisme exo­tique et spor­tif.

To­bias et Se­bas­tian ex­plorent un autre ter­ri­toire, ce­lui des émo­tions ex­trêmes. Ils ont in­ven­té une mé­thode de tra­vail étrange avec les « nez » qui ont créé leurs par­fums, Ch­ris­tophe Lau­da­miel et Ch­ris- toph Hor­netz, Les Ch­ris­tophs, deux au­to­ri­tés en la ma­tiè­re. Se­bas­tian éla­bore des des­sins com­po­sés d’un mot ou deux, de quelques images, des ex­traits de ta­bleaux, des vi­sages, et les Ch­ris­tophs com­mencent à tra­vailler, sans par­tir de « sque­lettes » pré­cons­truits, comme c’est sou­vent le cas. Les par­fums sont éla­bo­rés à par­tir d’émo­tions, de sen­sa­tions, de mo­ments de la vie.

évoque la fu­rie, la rage, c’est une sorte de ve­ti­ver dé­truit puis re­cons­truit avec du bou­leau ar­gen­té, de la car­da­mome, du cuir doux, du gin­gembre du mimosa d’égypte et du pam­ple­mousse.

le pro­duit pi­lote des dé­buts, évoque la mé­lan­co­lie, l’âme slave, et mêle la ache de mon­tagne, une herbe cu­li­naire plu­tôt in­ha­bi­tuelle dans la par­fu­me­rie, avec l’ab­sinthe, la ca­mo­mille, la myrrhe et le musc. est éla­bo­ré sur le concept de la confiance, du lien entre les êtres hu­mains, et as­semble les par­fums de l’huile de baies épi­cées, du vin rouge.

évoque le conten­te­ment ab­so­lu, à base de nar­cisse, d’herbe de bi­son, avec des notes de musc, de pam­ple­mousse, de sa­fran et de ve­ti­ver. est une fra­grance ins­pi­rée par le dé­sir d’une femme mûre pour un homme plus jeune, au tra­vers de l’ambre et du musc, de la résine de pin et de la vio­lette. Quant à c’est une sorte d’eau de Co­logne du futur…

Pour l’ama­teur de par­fums, le ré­sul­tat est sur­pre­nant, dif­fé­rent. Les créa­teurs d’Hu­mie­cki & Graef ne font pas de dif­fé­rence entre les pro­duits pour les femmes ou pour les hommes, même si quel­que­suns de leurs uni­vers sont plus fé­mi­nins que mas­cu­lins. Quel ac­cueil se­ra fait à cette ap­proche ? Quelle est la lon­gé­vi­té de ces deux per­son­nages sin­gu­liers dans une in­dus­trie qui n’aime pas trop les out­si­ders?

dit au­jourd’hui son pe­tit­fils. La grand-mère de Se­bas­tian était une Hu­mie­cki, un grand nom de l’aris­to­cra­tie po­lo­naise, une fa­mille rui­née sous les tsars, exi­lée à la fin des an­nées 1930 en Eu­rope cen­trale.

, re­con­naît To­bias. Il se mé­fie de l’éti­quette d’ar­tistes qu’on pour­rait leur ac­co­ler.

En at­ten­dant, ils cherchent dans d’autres di­rec­tions, dans l’uni­vers du voyage, de la mai­son, pour créer de nou­veaux uni­vers ol­fac­tifs. Mais il fau­dra res­ter « hon­nête » avec la marque et ses loin­taines ins­pi­ra­trices. Ce qui n’est pas si simple. Des bou­gies par­fu­mées peut-être ? , s’ex­clame Se­bas­tian. Il quitte la pièce. Fin de l’en­tre­tien.

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