« Si nous n’évo­luons pas, la France ne fe­ra plus par­tie des dix pre­mières puis­sances éco­no­miques dès 2020. »

La Tribune Hebdomadaire - - RÉINVENTER LA FRANCE -

trois dé­cen­nies. Certes, le dy­na­misme de la dé­mo­gra­phie consti­tue un atout po­ten­tiel. Mais, si 20 % de chaque classe d’âge conti­nuent à ne sa­voir ni lire, ni écrire ni comp­ter, cet atout se trans­forme en han­di­cap sup­plé­men­taire, car nous li­vrons un jeune sur cinq au chô­mage, à l’ano­mie so­ciale et à la dé­ci­toyen­ne­té. Pour re­con­qué­rir cette sou­ve­rai­ne­té et de­ve­nir un ac­teur au sein de l’Eu­rope (qu’il faut re­mettre d’aplomb), il faut d’abord va­lo­ri­ser les atouts fran­çais. La dé­mo­gra­phie peut consti­tuer un atout si nous par­ve­nons à don­ner un em­ploi, un ave­nir et un mi­ni­mum d’ar­ma­ture in­tel­lec­tuelle et mo­rale aux jeunes de notre pays en les édu­quant à l’ef­fort, à l’au­to­no­mie et à la li­ber­té. Pour le reste, notre pays dis­pose de ca­pi­tal, d’une maind’oeuvre bien f­or­mée et pro­duc­tive, d’in­fra­struc­tures re­mar­quables, de pôles d’ex­cel­lence dans le sec­teur pri­vé comme dans les ser­vices pu­blics. Cer­tains de ses ter­ri­toires sont ef­fec­ti­ve­ment très dy­na­miques, même si d’autres sont si­nis­trés. La France de­meure en­fin la pre­mière des­ti­na­tion tou­ris­tique en rai­son de son mode de vie, de sa culture, de son patrimoine, de son cli­mat et de ses pay­sages ex­cep­tion­nels. C’est sur ces bases qu’il faut re­mettre le pays en phase avec le

siècle. Cette ré­con­ci­lia­tion ne peut ad­ve­nir en co­piant les so­lu­tions du pro­gramme du CNR (Conseil na­tio­nal de la Ré­sis­tance) de 1944, même si son es­prit, lui, peut nous ins­pi­rer.

Roche – Elle ne peut ad­ve­nir non plus si la France se re­plie sur elle-même. Ni­co­las Ba­ve­rez

– La mon­dia­li­sa­tion et la mon­tée des pays émer­gents ne sont ana­ly­sées que comme un ap­pel au pro­tec­tion­nisme. L’Eu­rope n’est pré­sen­tée que comme le bouc émis­saire des dif­fi­cul­tés na­tio­nales, et non pas comme un des vec­teurs de la sor­tie de crise. Le pro­grès est dé­ser­té au pro­fit de l’idéo­lo­gie de la pré­cau­tion. La créa­ti­vi­té des in­di­vi­dus et de la so­cié­té est niée par le cor­po­ra­tisme et l’éta­tisme. La cam­pagne élec­to­rale, en seg­men­tant sans cesse les clien­tèles et en les ci­blant par des mi­cro-­pro­po­si­tions, am­pli­fie l’écla­te­ment du corps so­cial. Et ce, au mo­ment où il faut rendre à la na­tion son uni­té en lui pro­po­sant un pro­jet de sor­tie de crise et un des­tin col­lec­tif.

Ma­bille – Ne souf­frons­nous pas aus­si d’un manque de « dé­sir » fran­çais et de pers­pec­tives. Les jeunes, no­tam­ment, vont peut-être vivre moins bien que leurs pa­rents. Comment peut-on ré­in­ven­ter l’état es­prit po­si­tif des trente glo­rieuses ? Erik Or­sen­na

– J’ai par­ti­ci­pé à au moins cinq com­mis­sions pour ten­ter de ré­con­ci­lier les Fran­çais avec l’éco­no­mie. C’est loin d’être fait, de même qu’avec l’en­tre­prise. Et pour­tant, c’est beau et c’est utile, l’aven­ture d’une en­tre­prise. Je suis frap­pé de consta­ter que le monde étran­ger, proche ou loin­tain, est une source de peur en rai­son d’une mé­con­nais­sance. J’avais pro­po­sé, au sein de la com­mis­sion At­ta­li, que chaque man­dat d’élu na­tio­nal dé­bute par une an­née à l’étran­ger, même pour le pré­sident de la Ré­pu­blique. De­puis qu’existe l’Eu­rope, seuls 25 000 jeunes fran­çais partent chaque an­née à l’étran­ger, via Eras­mus. En outre, ce dis­po­si­tif ne pro­fite qu’aux plus aisés car il faut avan­cer les frais. Les écoles pré­sentent l’énorme avan­tage, par rap­port à l’uni­ver­si­té, d’of­frir au moins un an à l’étran­ger à cha­cun de leurs étu­diants. Ce­la mo­di­fie ra­di­ca­le­ment le point de vue de ceux qui en bé­né­fi­cient. Il est tout aus­si frap­pant de consta­ter, dans cette cam­pagne, que tous les can­di­dats re­fusent de voir l’im­passe dans la­quelle nous nous trou­ve­rions si nous ne nous at­te­lions pas à la re­lance de la construc­tion eu­ro­péenne, ain­si qu’à l’ou­ver­ture de l’Eu­rope vers la rive Sud de la Mé­di­ter­ra­née. Pour l’heure, cha­cun se re­plie dans le ro­man na­tio­nal. L’ac­tuel pré­sident de la Ré­pu­blique m’a fait l’hon­neur de me pro­po­ser le poste de mi­nistre de la Culture, mais, pour toutes sortes de rai­sons, j’ai re­fu­sé. Au cours de la conver­sa­tion, le pré­sident m’avait no­tam­ment de­man­dé ce que je pen­sais de l’idée de la créa­tion d’un mu­sée de la France. Je lui ai alors ré­pon­du que la France était dé­jà un mu­sée. La ques­tion de la langue est clé. La langue d’une com­mu­nau­té est la pre­mière des ré­pu­bliques, au sens éty­mo­lo­gique. La pre­mière « chose com­mune », le pre­mier des liens. Il est im­pos­sible de condam­ner à l’ex­clu­sion, comme nous le fai­sons, 20 % de la po­pu­la­tion. Nous si­gnons leur man­dat de dé­pôt…

– Et leur man­dat de

Ni­co­las Ba­ve­rez

ghet­to…

Erik Or­sen­na

– Plus ça va, plus ce taux aug­mente. La langue consti­tue la trame de la Ré­pu­blique.

Ma­bille – Il faut donc in­ves­tir dans l’édu­ca­tion. Erik Or­sen­na

– Il se pose bien sûr une ques­tion de moyens. Force est éga­le­ment de consta­ter que nous en­tre­te­nons des sys­tèmes qui ne fonc­tionnent pas en re­pro­chant à

Roche – Deux choses m’in­quiètent beau­coup. Comment peut-on ré­duire l’écart de pro­duc­ti­vi­té qui com­mence à mi­ner l’es­pace eu­ro­péen, en plus des dés­équi­libres des ba­lances des paie­ments ? Nous sommes en­core au mi­lieu du gué… Ni­co­las Ba­ve­rez

– La France est du cô­té des pays du sud, plus proche de l’Es­pagne que de l’Al­le­magne.

Roche – Si rien ne change, l’Eu­rope se­ra al­le­mande dans dix ans. Ni­co­las Ba­ve­rez

– Il n’est pas be­soin de pro­lon­ger les courbes pour ob­ser­ver cette si­tua­tion. Au plan mon­dial, les dés­équi­libres des ba­lances de paie­ment se ré­duisent, à l’ex­cep­tion de la zone eu­ro. L’Al­le­magne est dé­jà le seul lea­der po­li­tique et éco­no­mique de l’Eu­rope conti­nen­tale (le Royau­meU­ni conser­vant un cer­tain nombre de marges de ma­noeuvre que n’ont pas les pays de la zone eu­ro). Nous al­lons de­voir gé­rer, au moins au cours de la dé­cen­nie qui vient, un écart in­édit de­puis 1945 entre la France et l’Al­le­magne. Les deux pays ne sont plus dans la même ca­té­go­rie et conti­nuent de di­ver­ger. Au plan de la so­cié­té, l’Al­le­magne a réus­si sa réu­ni­fi­ca­tion, même s’il fau­dra en­core une gé­né­ra­tion pour que ce mou­ve­ment s’ancre dans les men­ta­li­tés. Elle s’est éga­le­ment adap­tée à la mon­dia­li­sa­tion, ce qui se re­flète dans des chiffres connus (une crois­sance so­lide, un ex­cé­dent im­por­tant de la ba­lance com­mer­ciale, un taux de chô­mage de 6 % contre 12 % il y a dix ans, etc.). Cet écart consti­tue évi­dem­ment un pro­blème pour la France, mais aus­si pour l’Eu­rope. L’Al­le­magne, un peu à l’image de la Chine, est dans une si­tua­tion de lea­der­ship qu’elle a du mal à as­su­mer. Les idées de l’Al­le­magne pour trai­ter la crise grecque n’ont pas mon­tré, dans le même temps, toute leur per­ti­nence. La France avait des pro­po­si­tions sans doute plus in­té­res­santes mais ne pou­vait les faire en­tendre. Le re­tour au pro­gramme du CNR, avec l’État-pro­vi­dence comme socle de la ci­toyen­ne­té, ne consti­tue pas une ré­ponse, puisque l’État-pro­vi­dence est de­ve­nu une source de pro­blèmes, da­van­tage qu’une so­lu­tion. Pour au­tant, on ne peut ré­flé­chir à la France en cher­chant à y pla­quer un mo­dèle étran­ger. L’Al­le­magne a trou­vé une fa­çon co­hé­rente de faire vivre une na­tion dans le siècle. La France ne dis­pose d’au­cune des struc­tures al­le­mandes. ceux qui ont des sys­tèmes qui fonc­tionnent bien de ne pas nous imi­ter ! Nous avons, à tra­vers les chiffres qui ont été rap­pe­lés, une bombe à re­tar­de­ment. En mas­ter 2 de droit, 5 à 10 % des jeunes ne maî­trisent pas la langue française.

Ma­bille – Il a tout de même exis­té un mo­dèle fran­çais qui a réus­si et qui n’est pas seule­ment ce­lui du CNR. Il était d’ailleurs très col­ber­tiste et très cen­tra­li­sé. Ni­co­las Ba­ve­rez

– Au cours des an­nées 1950 et 1960, le mo­dèle col­ber­tiste a don­né d’ex­cel­lents ré­sul­tats. La pen­sée de De Gaulle s’ar­ti­cu­lait au­tour du choc et de la vi­tesse. La prin­ci­pale faute po­li­tique, à ses yeux, consis­tait à ne pas vivre avec son temps. Le gé­né­ral De Gaulle ne se re­trou­ve­rait ab­so­lu­ment pas dans les gaul­listes en peau de la­pin d’au­jourd’hui qui se ré­clament de lui pour dé­pen­ser tou­jours plus ou éri­ger des bar­rières pro­tec­tion­nistes. En 1958, ses pre­mières dé­ci­sions furent pour désen­det­ter la France et confir­mer, contre toute at­tente, l’en­trée dans le mar­ché com­mun. Le CNR re­po­sait sur un socle in­té­res­sant, à tra­vers un triple pacte : un pacte de pro­duc­tion, un pacte so­cial et un pacte ré­pu­bli­cain. Ces trois élé­ments ont dis­pa­ru du pay­sage. La France ne sait plus pro­duire, la so­cié­té est écla­tée et les

[© éric Le­feuvre pour la­tri­bune]

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