« une eu­ro­péa­ni­sa­tion des po­li­tiques na­tio­nales »

La Tribune Hebdomadaire - - QU’ELLE EST VERTE MA VALLÉE - Propos recueillis par Florence Au­tret à Bruxelles

Dans « Le Pas­sage à l’Eu­rope », le phi­lo­sophe et his­to­rien néer­lan­dais Luuk van Mid­de­laar ana­lyse la for­ma­tion de cet étrange ob­jet po­li­tique qu’est l’Union eu­ro­péenne. Pro­fond et cri­tique, réa­liste et sou­vent drôle, ce « pas­sage » dé­crit les soixante der­nières an­nées comme un « com­men­ce­ment », qui s’est ac­cé­lé­ré avec la crise de l’eu­ro.

votre livre, vous mo­quez les ef­forts de la Com­mis­sion eu­ro­péenne pour mettre en oeuvre ce que vous ap­pe­lez la « stra­té­gie al­le­mande » vi­sant à fa­bri­quer une « na­tion eu­ro­péenne » fon­dée sur l’iden­ti­té et la culture… par op­po­si­tion à la stra­té­gie « ro­maine », fon­dée sur le clien­té­lisme, et à la grecque, qui s’ap­puie sur le vote dé­mo­cra­tique…

Je suis un peu iro­nique, en ef­fet… et Bruxelles manque d’hu­mour. Il fal­lait trou­ver un ton libre pour cas­ser les dis­cours en place et po­ser des ques­tions fon­da­men­tales sur ce qu’est l’au­to­ri­té ou la fon­da­tion d’un ordre po­li­tique. Je ne nie pas tou­te­fois que le sen­ti­ment du « nous » eu­ro­péen ne peut pro­ve­nir que d’une iden­ti­té com­mune. Il y a bien quelque chose qui se des­sine à par­tir du xve siècle où l’on iden­ti­fie l’Eu­rope à une par­tie du monde, la nôtre. Robert Schu­man ne l’a pas in­ven­té le 9 mai 1950. Ce­la a pu mar­cher parce qu’on a mo­bi­li­sé une conscience sou­ter­raine, l’idée que quelque chose comme l’Eu­rope existe à tra­vers sa di­ver­si­té.

t-on pro­gres­sé sur ce ter­rain de­puis 1950 ?

Oui, grâce à ces stra­té­gies pour­sui­vies avec plus ou moins de suc­cès mais aus­si parce que l’his­toire avec un grand H est pas­sée par là. Si les gens se sentent eu­ro­péens, ce n’est pas uni­que­ment parce qu’ils ont les larmes aux yeux en voyant le dra­peau [de l’Union eu­ro­péenne] mais c’est aus­si parce qu’ils sentent qu’on ne vit plus dans le monde de la guerre froide avec Est, Ouest et Tiers-monde. L’Ouest se dis­sout. Le rap­port états-Unis/Eu­rope n’est plus le même. Le sen­ti­ment que l’Eu­rope en tant que telle doit as­su­mer une place n’est pas for­cé­ment agréable mais est ef­fi­cace en termes d’iden­ti­té. Au re­tour d’un autre con­tinent, de Sao Pau­lo, de Pékin ou même des états-Unis, même si vous at­ter­ris­sez dans un autre pays que votre pays d’ori­gine, vous vous dites : « ici, c’est l’Eu­rope ». Après trois jours, on a dé­jà ou­blié. La pré­gnance de la di­ver­si­té l’em­porte. C’est le nar­cis­sisme des pe­tites dif­fé­rences. Mais, pour un Chi­nois ou un Amé­ri­cain, il est évident que l’Eu­rope existe. Ils nous en veulent de ne pas le com­prendre nous-mêmes.

l’Al­le­magne et la France par­ti­cipent à l’in­té­gra­tion pour des rai­sons dif­fé­rentes, comme vous le sou­li­gnez, n’est-il pas un pro­blème ?

Non. C’est une dia­lec­tique de la règle et de l’évé­ne­ment. Les Al­le­mands sont plus at­ta­chés à la règle, aux trai­tés. Une fois que c’est né­go­cié on ne peut plus le chan­ger. Pour la France, les mo­ments les plus in­té­res­sants sont ceux où l’on peut agir, chan­ger les règles. Ses hommes po­li­tiques se re­trouvent as­sez fa­ci­le­ment dans les mo­ments d’in­cer­ti­tude où, si l’on a une vi­sion de ce que l’on veut at­teindre à long terme, ce qui est en gé­né­ral leur cas, on peut avan­cer. En Al­le­magne, c’est sou­vent un mo­ment où l’on de­vient un pe­tit peu ner­veux. La France qui cherche à y pro­je­ter sa puis­sance a l’énorme mé­rite de com­mu­ni­quer à l’en­semble eu­ro­péen l’en­vie d’être ac­teur, de s’af­fir­mer sur la scène mon­diale.

il, à la fa­veur de la crise, re­lan­cer une Cons­ti­tu­tion eu­ro­péenne, comme il y a dix ans ?

Je ne le pense pas. Les choses se font avec le temps et dans la sphère in­ter­mé­diaire des états, grâce à la prise de conscience par les peuples qu’ils sont eu­ro­péens, par­fois mal­gré eux. Re­gar­dez la ra­pi­di­té avec la­quelle l’aug­men­ta­tion du fonds de se­cours de la zone eu­ro, la fa­ci­li­té de sta­bi­li­sa­tion fi­nan­cière, a été ratifiée par les dix-sept par­le­ments concer­nés entre juillet et oc­tobre 2011. Cer­tains disent que le seul par­le­ment eu­ro­péen de­vrait s’en oc­cu­per. Je ne suis pas sûr que ce­la se­rait plus ra­pide, mais qua­si­ment cer­tain que l’as­sise po­li­ti­co-so­ciale d’une telle dé­ci­sion se­rait

moins so­lide.

ce pas trop de­man­der aux di­ri­geants na­tio­naux d’avoir un double rôle de dé­fen­seurs des in­té­rêts na­tio­naux à Bruxelles et de re­pré­sen­tants de l’Union eu­ro­péenne chez eux ?

Voir la chan­ce­lière al­le­mande An­ge­la Mer­kel a r r i ver le s oi r à Bruxelles au Conseil eu­ro­péen, alors qu’elle s’ex­pli­quait le ma­tin de­vant Bun­des­tag à Ber­lin a quelque chose de fas­ci­nant. Ce­la ren­force la po­li­tique eu­ro­péenne. Des gens se sont in­quié­tés ces deux der­nières an­nées du rôle crois­sant des di­ri­geants na­tio­naux. Mais c’est lié à la crise. Les dé­ci­sions étaient si im­por­tantes qu’il fal­lait que les chefs d’état et de gou­ver­ne­ment s’en mêlent. Nous n’as­sis­tons pas à une re­na­tio­na­li­sa­tion de la po­li­tique eu­ro­péenne, mais à une eu­ro­péa­ni­sa­tion des po­li­tiques na­tio­nales. En ce sens, nous vi­vons un vrai mo­ment de pas­sage.

[dr]

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