Jacques El­lul

La Tribune Hebdomadaire - - QU’ELLE EST VERTE MA VALLÉE -

Ju­riste, so­cio­logue, phi­lo­sophe, théo­lo­gien, en­sei­gnant à l’IEP Bor­deaux. à l’oc­ca­sion de la cé­lé­bra­tion du cen­te­naire de sa nais­sance, les édi­tions La Table Ronde ré­éditent la qua­si-to­ta­li­té de l’oeuvre de ce libre pen­seur.

On dit sou­vent des grands hommes qu’ils ont eu rai­son trop tôt. Et, as­su­ré­ment, Jacques El­lul (19121994) était un grand homme. À la fois par sa pen­sée de ju­riste, so­cio­logue, phi­lo­sophe et théo­lo­gien, mais aus­si par sa personnali­té d’homme mo­deste, brillant, et an­ti­con­for­miste. Et bien sûr par la somme de ses oeuvres : 58 livres, un bon mil­lier d’ar­ticles, plus de 13 000 pages pu­bliées. L’une des fi­gures émi­nentes, et pour­tant les moins bien connues, de la vie in­tel­lec­tuelle française est sur­tout ré­pu­tée pour avoir ins­pi­ré le mou­ve­ment éco­lo­giste. Outre-At­lan­tique, où il a été tra­duit dès 1964, son nom ré­sonne au­près des Amé­ri­cains au­tant que ce­lui de Jean-Paul Sartre en France. Sa pen­sée ra­di­cale y est en­core en­sei­gnée dans les uni­ver­si­tés quand, dans les nôtres, elle brille par son ab­sence. Mais ce­lui dont on cé­lèbre cette an­née le cen­te­naire de la nais­sance va sans doute plus tou­cher notre époque qu’il n’a mar­qué la sienne. La Table Ronde, sous l’im­pul­sion de De­nis Tilli­nac, a en­tre­pris la ré­édi­tion qua­si ex­haus­tive de son oeuvre. D’autres pa­raissent ce mois-ci à son su­jet :

ceux sur la ré­vo­lu­tion (

ou ceux plus éthiques (

et

de Fré­dé­ric Ro­gnon et la ré­édi­tion de

de Jean-Luc Por­quet. En­fin Noël Ma­mère, pré­pare un do­cu­men­taire sur son maître à pen­ser. Pour­quoi ce libre pen­seur est-il pas­sé presque à cô­té de ses conci­toyens ? Et pour­quoi le (re)dé­couvre-t-on au­jourd’hui ? Jacques El­lul a été stig­ma­ti­sé comme une sorte de vi­sion­naire, ri­té fon­da­men­tale. L’homme oc­ci­den­tal a peur. » On com­prend que de tels propos n’aient pu être en­ten­dus au beau mi­lieu des Trente Glo­rieuses, mais qu’ils trouvent au­jourd’hui un écho dans une France quelque peu dé­pres­sive.

La pro­pa­gande [n’est rien d’autre que] l’anéan­tis­se­ment de la pa­role et de la langue. »

se­lon la for­mule de Fré­dé­ric Ro­gnon, el­lu­lien éclai­ré. Que l’on se plonge dans ses ou­vrages au­tour de la cri­tique de la tech­nique (

on est frap­pé par la jus­tesse de l’ana­lyse, mais sur­tout par sa mo­der­ni­té. Ain­si de la « pro­pa­gande » – grand che­val de ba­taille el­lu­lien –, qui n’est rien d’autre que « l’anéan­tis­se­ment de la pa­role et de la langue », par la­quelle « nous ne ces­sons d’abu­ser des mots ». Ou ses propos sur le gré­ga­risme am­biant dans le­quel l’in­di­vi­du est « iden­ti­fié à son rôle so­cial, uni­for­mi­sé par un style de vie à la fois plus di­ver­si­fié, plus riche, plus éle­vé, mais qui pro­duit un type d’homme iden­tique fon­da­men­ta­le­ment ». Ré­sul­tat qui n’avait pas échap­pé au re­gard ai­gui­sé du professeur de l’Ins­ti­tut po­li­tique de Bor­deaux dès 1967, dans : « L’homme a de plus en plus de moyens de bon­heur, d’ob­jets à sa dis­po­si­tion, de confort, de dis­trac­tion et ma­ni­fes­te­ment il est moins heu­reux. Il a de plus en plus de sé­cu­ri­té [...] et éprouve de plus en plus son in­sé­cu-

rap­pelle Fré­dé­ric Ro­gnon. Il a mar­qué des gé­né­ra­tions d’étu­diants, des an­nées 1950 aux an­nées 1980. De Jo­sé Bo­vé à Noël Ma­mère en pas­sant par Jean-Claude Guille­baud et De­nis Tilli­nac, cha­cun dans son do­maine se ré­clame de son hé­ri­tage. D’autres, moins connus, ont été sé­duits par ce pé­da­gogue hors pair qui ap­pre­nait à ses étu­diants à pen­ser par eux-mêmes, tels Lau­rence Vie­not, di­rec­trice as­so­ciée au ca­bi­net de chas­seurs de têtes Éric Sal­mon & Part­ners, ou Mi­chel La­for­cade, di­rec­teur gé­né­ral de l’ARS (agence ré­gio­nale de san­té) Li­mou­sin.

ELau­rence Vie­not.

, ré­sume nsei­gnant et fin connais­seur de la pen­sée mar­xiste qu’il avait dé­cou­verte à dix-huit ans, El­lul pous­sait ses élèves à sor­tir du dog­ma­tisme, en étant lui-même non mar­xiste mais « mar­xo­logue », se­lon la for­mule de Jean-Claude Guille­baud. Une bi­zar­re­rie de plus dans l’es­prit intellectu­el de son époque.

pré­cise JeanLuc Por­quet. S’y ajoutent sa foi ch­ré­tienne (conver­ti à dix-neuf ans) et sa lec­ture anar­chiste de la

se sou­vient avec émo­tion Mi­chel La­for­cade, étu­diant d’El­lul à Bor­deaux en 1978, et dont le père a été lui-même élève d’El­lul en 1947.

Sou­vent, on a re­pro­ché à cet ir­ré­duc­tible une cer­taine noir­ceur, un re­gard désa­bu­sé sur le monde. Il ré­pon­dait :

Rien de sombre chez ce professeur tout en co­hé­rence, à en croire ses an­ciens élèves :

se sou­vient Mi­chel La­for­cade. Dans notre so­cié­té du tout « psy », qui prône l’au­to­no­mie et la res­pon­sa­bi­li­té des in­di­vi­dus, El­lul donne avec au­tre­ment d’in­tel­li­gence et d’exi­gence les clefs à cha­cun pour lut­ter contre sa propre ser­vi­tude vo­lon­taire. Il y a chez lui l’hu­ma­nisme de La Boé­tie et l’in­fluence de Kier­ke­gaard. Mais ce n’est que chez les « dé­crois­sants » et les jeunes mi­li­tants éco­los d’au­jourd’hui que sa pen­sée ra­di­cale trouve pour l’ins­tant un réel écho.

pré­cise Fré­dé­ric Ro­gnon. À la ques­tion po­sée par son suc­ces­seur à Bor­deaux, Pa­trick Chas­te­net, peu avant sa mort en 1994,

El­lul ré­pon­dit :

Ce jour est peut-être en­fin ve­nu.

[AFP]

Jacques El­lul (1912-1994).

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