Les voies étroites de la crois­sance eu­ro­péenne

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE -

Le pre­mier ren­dez-vous eu­ro­péen of­fi­ciel du pré­sident fran­çais nou­vel­le­ment élu ou fraî­che­ment ré­élu se dé­rou­le­ra quelques se­maines après son in­tro­ni­sa­tion, à l’oc­ca­sion du Som­met eu­ro­péen des 28 et 29 juin. Compte te­nu de tout ce qui se se­ra dit au cours de la cam­pagne pré­si­den­tielle sur l’Union eu­ro­péenne, sur ses dys­fonc­tion­ne­ments, sur l’im­per­fec­tion de l’ac­cord du 2 fé­vrier 2012 sur le Mé­ca­nisme de sta­bi­li­té, et de ce­lui du 2 mars de la même an­née sur le Trai­té bud­gé­taire et de gou­ver­nance de la zone eu­ro, ce pre­mier ren­dez-vous a des chances d’être sui­vi de très près en France. Même s’il au­ra été pro­ba­ble­ment pré­cé­dé par une ou plu­sieurs ren­contres avec la chan­ce­lière An­ge­la Mer­kel et par le som­met de l’Otan les 20 et 21 mai, des textes très im­por­tants ont été si­gnés en fé­vrier et mars der­nier, qui mo­di­fient le fonc­tion­ne­ment de l’Eu­rope. Ils sont pas­sés presque in­aper­çus chez nous, concen­trés que nous étions sur les pre­miers duels de la cam­pagne pré­si­den­tielle. Avant même d’en éva­luer les consé­quences sur le fonc­tion­ne­ment de la zone eu­ro, le consen­sus s’est fait dans le monde po­li­tique fran­çais sur la né­ces­si­té, au mieux, de les re­né­go­cier, au pire de ne pas les ra­ti­fier. La mon­tée en puis­sance des ex­trêmes, dont té­moignent les scores au pre­mier tour du Front na­tio­nal et dans une moindre me­sure du Front de gauche, in­dique que, peu ou prou, un Fran­çais sur trois re­fuse l’Eu­rope telle qu’elle fonc­tionne au­jourd’hui et de­meure sourd à toute ar­gu­men­ta­tion ten­dant à dé­mon­trer les ef­fets po­si­tifs de la construc­tion eu­ro­péenne et de la mise en place de l’eu­ro sur l’éco­no­mie française. Voi­là le point dont nous par­tons. La France a si­gné les trai­tés qui sont au­jourd’hui contes­tés. Qu’est-ce que ces textes tentent d’ins­ti­tuer, en réa­li­té ? Ils veulent créer un « sys­tème » qui évite les ater­moie­ments, les tâ­ton­ne­ments, les bé­vues qui ont mar­qué le trai­te­ment de la crise fi­nan­cière de la Grèce entre 2010 et 2011. Il au­ra fal­lu deux ans pour ré­gler un pro­blème, certes grave pour la Grèce, sa si­tua­tion fi­nan­cière, son cré­dit in­ter­na­tio­nal, sa po­pu­la­tion mais dont l’am­pleur n’était pas telle qu’il faille convo­quer la pla­nète en­tière, FMI et Chine com­prise, au che­vet de la zone eu­ro. La crise de l’eu­ro a pro­fon­dé­ment dé­sta­bi­li­sé l’Al­le­magne, pour la­quelle l’im­pro­vi­sa­tion n’est pas un exer­cice na­tu­rel. Ce sont donc les Al­le­mands qui ont pous­sé de tout leur poids vers le « sys­tème » qui as­so­cie le Mé­ca­nisme eu­ro­péen de sta­bi­li­té et le trai­té sur la sta­bi­li­té, la co­or­di­na­tion et la gou­ver­nance. Ce sys­tème n’or­ga­nise pas une mu­tua­li­sa­tion des risques, les riches ne paient pas pour les pauvres, mais il doit conduire l’en­semble des pays de la zone eu­ro dans un pro­ces­sus de re­tour à une si­tua­tion saine de leurs fi­nances pu­bliques et de leur en­det­te­ment. À plu­sieurs beau­té du geste. Le MES et le trai­té ré­pondent à une lo­gique pro­fonde, ins­pi­rée par l’Al­le­magne : la crois­sance n’est pos­sible que dans la co­or­di­na­tion. C’est écrit dès le deuxième pa­ra­graphe du trai­té : « Les par­ties contrac­tantes [sont] dé­si­reuses de fa­vo­ri­ser les condi­tions d’une crois­sance éco­no­mique plus forte dans l’Union eu­ro­péenne et, à cette fin, de dé­ve­lop­per une co­or­di­na­tion sans cesse plus étroite des po­li­tiques éco­no­miques au sein de la zone eu­ro. » Le « à cette fin » n’est pas là par ha­sard et le « sans cesse plus étroite » in­dique bien qu’il s’agit d’une di­rec­tion ir­ré­vo­cable. On com­prend que, dans cette lo­gique-là, il se­ra bien dif­fi­cile d’in­tro­duire un « vo­let crois­sance » qui se­rait fon­dé sur un sou­tien pu­blic à l’ac­ti­vi­té de na­ture à re­mettre en cause la marche vers l’équi­libre bud­gé­taire. La pre­mière tâche du pré­sident fran­çais, s’il reste dans les dis­po­si­tions ex­pri­mées au­jourd’hui par l’un et l’autre can­di­dat, se­ra donc de pré­ci­ser la forme de ce vo­let crois­sance et les ou­tils cen­sés l’ali­men­ter. Vingt­cinq pays sur vingt-sept ont si­gné ce texte et, par­mi eux, na­tu­rel­le­ment, tous les pays membres de la zone eu­ro. Il va fal­loir le faire ra­ti­fier dans cha­cun des pays membres. Mais il suf­fi­ra que douze pays sur dix-sept le ra­ti­fient pour qu’il s’ap­plique. Et ceux qui ne l’au­ront pas ra­ti­fié ne se­ront pas éli­gibles aux sou­tiens que dis­pen­se­ra le Mé­ca­nisme eu­ro­péen de sta­bi­li­té. C’est de la belle ou­vrage dont on peut cri­ti­quer l’im­pla­cable lo­gique. Mais il faut com­prendre ce qui l’ins­pire : une vo­lon­té claire des di­ri­geants des pays membres de l’Union eu­ro­péenne (à l’ex­cep­tion de la Ré­pu­blique tchèque et du Royaume-Uni, pour le mo­ment) de pré­ser­ver à tout prix la zone eu­ro et l’union éco­no­mique et mo­né­taire en tant que pôle d’at­trac­tion pour les in­ves­tis­seurs des pays émer­gents. Le font-ils contre leurs opi­nions pu­bliques ? Ce n’est pas aus­si clair que ce­la. Ont-ils suf­fi­sam­ment ex­pli­qué à leurs conci­toyens la lo­gique qui pré­vaut dans la créa­tion du MES et la ré­dac­tion du nou­veau trai­té ? Ils ont es­sayé, avec leurs mots, mais ces mots-là ont ten­dance à ne plus por­ter très loin. Peut-être faut-il en in­ven­ter d’autres.

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