C’est la Fer­ra­ri des TGV ! C’est le plus mo­derne, avec une es­thé­tique à cou­per le souffle. »

La Tribune Hebdomadaire - - TERRITOIRE­S -

Pour un peu, ils cher­che­raient même les jantes en alu­mi­nium pour les pho­to­gra­phier. De­puis quelques mi­nutes seule­ment, l’Ita­lo est en­tré en gare de Naples, après avoir par­cou­ru en une heure et huit mi­nutes pré­cises un peu plus de 200 ki­lo­mètres de­puis Rome. Dès l’ar­rêt du train au bout du quai, les cu­rieux se sont ap­pro­chés des onze voi­tures ­pro­fi­lées de la pre­mière créa­ture de NTV (Nuo­vo Tra­spor­to Viag­gia­to­ri) comme s’il s’agis­sait de la pré­sen­ta­tion du der­nier mo­dèle de chez Ma­se­ra­ti ! En­tou­ré d’une co­horte de jour­na­listes et de ca­mé­ras, le pré­sident de Fer­ra­ri, Lu­ca Cor­de­ro di Mon­te­ze­mo­lo, au­quel on prête des vel­léi­tés po­li­tiques, pa­rade le long de la voie, van­tant les qua­li­tés ul­tra­mo­dernes du convoi. « Plus si­len­cieux, plus confor­table, plus sûr et plus éco­lo­gique », ré­citent les pro­mo­teurs du pro­jet.

Épau­lé par le pro­prié­taire de Tod’s Die­go del­la Valle et par la SNCF (à hau­teur de 20 %), l’an­cien pa­tron des pa­trons ita­liens dé­taille son in­ten­tion de bri­ser le mo­no­pole de la com­pa­gnie pu­blique sur les grandes lignes de la Pé­nin­sule en re­liant Tu­rin, Mi­lan, Pa­doue et Ve­nise avec Bo­logne, Florence, Rome, Naples et jus­qu’à Sa­lerne : « Nous vi­sons une part de mar­ché de 20 à 25 % d’ici à 2014 » , af­firme-t-il.

Quelques mètres plus loin, soi­gneu­se­ment te­nus à l’écart du buf­fet d’inau­gu­ra­tion, un pe­tit groupe d’ou­vriers s’ex­ta­sie : « Les voi­tures des frec­cia­ros­sa [« les flèches rouges » de la com­pa­gnie pu­blique Tre­ni­ta­lia] sont as­sez belles, mais Ita­lo lui, il est bel­lis­si­mo. » Em­ployé de la ma­nu­ten­tion des che­mins de fer ita­liens (FS, Fer­ro­vie del­lo Sta­to), Pas­quale juge en connais­seur la ligne puis­sante et épu­rée du train rouge

che­mi­not ita­lien sombre, de deux cents mètres de long. « On n’a pas pu en­core l’es­sayer, mais c’est sûr que, de l’ex­té­rieur, c’est la Fer­ra­ri des TGV. C’est le plus mo­derne, avec une es­thé­tique à cou­per le souffle », en­ché­rit Vin­cen­zo, dans son gi­let vert des FS, qui au pas­sage jette un coup d’oeil aux gra­cieuses hô­tesses de NTV avant de lan­cer dans un éclat de rire : « C’est donc vrai qu’ils vont soi­gner le ser­vice à la clien­tèle ! »

« Le mo­no­pole, c’est ja­mais bon. Bien­ve­nue à la concur­rence si elle est saine et réelle. » Giu­seppe Na­po­li­ta­no est pour­tant un chef de train en re­traite des Fer­ro­vie del­lo Sta­to, mais il se ré­jouit de l’offre nou­velle. Lui aus­si ob­serve avec at­ten­tion le nou­veau bo­lide des rails construit par Al­stom, qui four­ni­ra 25 con­vois d’ici à jan­vier 2013. « Il y a as­sez de de­mande pour un nou­vel opé­ra­teur, juge-t-il. Avec seule­ment une heure de tra­jet jus­qu’à Rome, il y a de plus en plus de Na­po­li­tains qui se rendent dans la ca­pi­tale pour des sé­jours très courts. Quant au nord du pays, entre le temps que l’on met pour al­ler à l’aé­ro­port et le risque de re­tard des avions, ce­la de­vient plus ra­pide de prendre le train. » Reste à sa­voir la­quelle des deux com­pa­gnies rem­por­te­ra la ba­taille de cette pre­mière ou­ver­ture à la concur­rence sur grande échelle dans l’UE.

« Ita­lo est le train le plus mo­derne d’Eu­rope », pro­clame-t-on chez NTV. L’AGV 575 peut tran­quille­ment at­teindre les 360 km/h. Pro­blème : sur les rails de la Pé­nin­sule, la li­mi­ta­tion de vi­tesse est fixée à 300... « Cette puis­sance nous offre quand même la pos­si­bi­li­té d’ac­cé­lé­rer fa­ci­le­ment, no­tam­ment dans les mon­tées, ce qui nous donne une marge pour ré­cu­pé­rer en cas de re­tard. Nous de­vrions ain­si être ex­trê­me­ment ponc­tuels », fait re­mar­quer dans la ca­bine Mau­ri­zio A., l’un des ins­truc­teurs de conduite d’Ita­lo, alors que le pay­sage de Cam­pa­nie dé­file à 300 km/h.

Avan­tages aux ta­rifs, alors ? Pas si sûr. Ils de­vraient être à peu près si­mi­laires à ceux du concur­rent, en par­ti­cu­lier pour la « smart », la ca­té­go­rie de base. Dans le dé­tail, ce­la donne pour un Rome-Naples un ta­rif moyen al­lant de 43 à 68 eu­ros pour la voi­ture « club » (avec tou­te­fois des ré­duc­tions et même un « low-cost » à 20 eu­ros, se­lon cer­taines condi­tions, pour la ca­té­go­rie « smart »), contre 43 eu­ros en se­conde classe pour Tre­ni­ta­lia, 58 eu­ros en pre­mière et 82 eu­ros pour le « pe­tit sa­lon ». « Ita­lo veut être à la por­tée de toutes les bourses », as­sure Pierre-Louis Ber­ti­na, l’ad­mi­nis­tra­teur-dé­lé­gué d’Al­stom Italia, qui pré­cise que « l’ob­jec­tif n’est pas d’en faire un train de luxe, tout en of­frant un confort de grande qua­li­té. NTV nous a par exemple de­man­dé de fa­bri­quer des fe­nêtres 30 % plus larges que d’ha­bi­tude ».

Ex­trê­me­ment lu­mi­neux, re­la­ti­ve­ment spa­cieux, Ita­lo est éga­le­ment très si­len­cieux. De ce point de vue, le pa­ri de NTV est ga­gné. « À condi­tion que les pas­sa­gers ita­liens ne hurlent plus au por­table », per­sifle un jour­na­liste bri­tan­nique lors du voyage inau­gu­ral.

En tout cas, les tor­ti­co­lis des dor­meurs de­vraient être ré­duits. La cli­ma­ti­sa­tion a été pla­cée dans le pla­fon­nier et non plus sur le re­bord in­fé­rieur des fe­nêtres. Avec des fau­teuils de­si­gn, des cou­leurs soi­gnées et apai­santes, les uti­li­sa­teurs du NTV se­ront pra­ti­que­ment trai­tés comme des pas­sa­gers aé­ro­nau­tiques. D’ailleurs, le nou­vel opé­ra­teur a ins­tal­lé une voi­ture ci­né­ma où, moyen­nant un lé­ger sup­plé­ment, ceux-ci pour­ront voir les der­niers films sur un écran té­lé. Une carte de fi­dé­li­té et un sui­vi du client per­met­tront d’aver­tir les pas­sa­gers d’éven­tuels re­tards ou de tout autre chan­ge­ment. NTV mise aus­si beau­coup sur la connexion conti­nue avec la té­lé­vi­sion sa­tel­li­taire, In­ter­net et le ré­seau té­lé­pho­nique. La tra­ver­sée des mon­tagnes des Apen­nins, entre Florence et Bo­logne, ne de­vrait ain­si plus être le cau­che­mar des hommes d’af­faires re­liés à leur bu­reau.

En­fin, as­sure-t-on, le per­son­nel a re­çu une for­ma­tion spé­ci­fique pour ac­cueillir dans les meilleures condi­tions, y com­pris en an­glais, les pas­sa­gers, en par­ti­cu­lier de­puis la gare de Rome Ti­bur­ti­na, mo­der­ni­sée et ré­no­vée comme un hall d’aé­ro­port pour faire concur­rence à la plus cen­trale gare de Ter­mi­ni.

En termes de com­pé­ti­tion, le dé­fi de NTV a dé­jà fonc­tion­né. « J’ar­rive de Mi­lan, c’est in­croyable de voir com­bien Tre­ni­ta­lia a chan­gé ! Il y a en­fin un vrai ser­vice à la clien­tèle », s’amuse un jour­na­liste is­raé­lien. « La vraie ques­tion, c’est de voir si au-de­là de l’amé­lio­ra­tion du ré­seau à grande vi­tesse il y au­ra des in­ves­tis­se­ments sur les trains ré­gio­naux. Leur nombre a été ré­duit et on voyage dans des condi­tions scan­da­leuses », sou­ligne en gare de Naples Sal­va­tore Pin­to, qui at­tend son train. «À quoi ça sert d’al­ler à Rome en une heure si on met au­tant de temps pour al­ler à Sor­rente ? » in­ter­vient un autre pas­sa­ger. « Le chan­ge­ment ra­di­cal ar­ri­ve­ra quand l’État ita­lien li­bé­ra­li­se­ra le ré­seau ré­gio­nal », a re­con­nu en sub­stance Lu­ca Cor­de­ro di Mon­te­ze­mo­lo. En at­ten­dant, les res­pon­sables de NTV se donnent deux ans pour voir si le pro­jet est viable et at­teindre l’équi­libre des comptes. « Deux ans, c’est bien as­sez pour voir si on a sé­duit la clien­tèle », confirme Giu­seppe Sciar­rone, l’ad­mi­nis­tra­teur dé­lé­gué qui dé­peint Ita­lo comme un ob­jet du dé­sir : « C’est comme en amour. Si vous ren­con­trez la femme de votre vie, vous n’at­ten­drez pas des an­nées pour la de­man­der en ma­riage ! »

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.