Un nou­veau mo­dèle de crois­sance émerge, fon­dé sur la de­mande in­té­rieure.

La Tribune Hebdomadaire - - OÙ VA LA CHINE ? -

Le 27 avril der­nier, des ou­vriers de la so­cié­té taï­wa­naise Fox­conn grimpent sur le toit de leur usine à Wu­han, une grande ville in­dus­trielle de l’ouest de la Chine. Non seule­ment ils cessent le tra­vail, mais ils me­nacent de se je­ter dans le vide s’ils n’ob­tiennent pas un sa­laire plus éle­vé. Ces jeunes ou­vriers tra­vaillent soixante heures par se­maine, et gagnent en moyenne 14 dol­lars par jour. Fi­na­le­ment, cer­nés par la po­lice, ils ob­tiennent gain de cause et la pro­messe d’une aug­men­ta­tion de leur sa­laire de l’ordre de 15 à 20 %. Mais cette hausse du coût sa­la­rial com­bi­née à la ré­duc­tion du temps de tra­vail à 49 heures heb­do­ma­daires en­ta­me­ra as­sez sen­si­ble­ment la marge opé­ra­tion­nelle de Fox­conn, dont le titre dé­visse ce même 27 avril à la Bourse de Taï­peh. Fox­conn est le sous-trai­tant d’Apple. Ces ou­vriers jouant leur vie pour une hausse de leur pou­voir d’achat sont une sorte de sym­bole de ce que l’éco­no­miste Pa­trick Ar­tus nomme le « mo­dèle mer­can­tile de crois­sance de la Chine » , ba­sé sur des bas sa­laires, un taux de change du re­mim­bi (dit « yuan » à l’usage in­ter­na­tio­nal) très fa­vo­rable aux ex­por­ta­teurs chi­nois et un taux d’épargne su­pé­rieur à 50 % du PIB. C’est ce mo­dèle qui a as­su­ré la crois­sance de l’éco­no­mie chi­noise au cours de ces vingt der­nières an­nées. Mais ce mo­dèle est en train de chan­ger au pro­fit d’un nou­veau mo­dèle, ba­sé sur la de­mande in­té­rieure. Ce bas­cu­le­ment s’ex­plique à la fois par la hausse des sa­laires et par l’obli­ga­tion pour les en­tre­prises d’­ac­croître leur pro­duc­ti­vi­té et d’aug­men­ter leur in­ten­si­té ca­pi­ta­lis­tique, comme le dé­taillent Pa­trick Ar­tus et Xu Bei dans une ré­cente note de re­cherche de Na­tixis (voir note page 9).

Voi­ci donc un pays de 1,3 mil­liard d’ha­bi­tants, vi­vant sous le ré­gime du par­ti unique, ne fai­sant l’ex­pé­rience de la crois­sance éco­no­mique que de­puis une ving­taine d’an­nées, ayant construit un dé­but de puis­sance sur des avan­tages com­pé­ti­tifs re­mar­qua­ble­ment gé­rés au ni­veau cen­tral, et qui est en train d’ex­pé­ri­men­ter le pas­sage à un mo­dèle éco­no­mique nou­veau vers un type de so­cié­té que seuls les ha­bi­tants de ses grandes villes connaissen­t : la so­cié­té de consom­ma­tion. Les im­pli­ca­tions à moyen terme de ce bas­cu­le­ment sont très im­por- tantes, la moindre d’entre elles n’étant certes pas la pers­pec­tive de voir dis­pa­raître l’ex­cé­dent com­mer­cial chi­nois sous l’ef­fet de l’aug­men­ta­tion des im­por­ta­tions et donc de voir ces­ser l’ac­cu­mu­la­tion des ré­serves de change. Au­tre­ment dit, la Chine pour­rait être un fac­teur de crois­sance pour le reste du monde tout en ces­sant d’être un pour­voyeur de li­qui­di­tés. Bref, le rap­port de la Chine au reste du monde en se­rait pro­fon­dé­ment mo­di­fié.

Comment va s’opé­rer cette trans­for­ma­tion ? De nom­breux travaux sont en cours pour ten­ter de ré­pondre à cette ques­tion. L’un des plus ré­cents et des plus pé­né­trants vient d’être pu­blié conjoin­te­ment par la Banque mon­diale et le gou­ver­ne­ment chi­nois, au tra­vers du mi­nis­tère des Fi­nances et du De­ve­lop­ment Re­search Cen­ter (DRC), un centre d’ana­lyse et de re­cherche qui dé­pend du gou­ver­ne­ment et dont le pré­sident, Li Wei, a rang de mi­nistre. Sobre­ment in­ti­tu­lé Chine 2030, ce do­cu­ment de près de 500 pages, su­per­vi­sé par Robert B. Zoel­lick, pré­sident « sor­tant » de la Banque mon­diale, et le mi­nistre chi­nois des fi­nances, Xie Xu­ren, et pré­pa­ré par le vice-mi­nistre du DRC, Liu Shi­jin, le di­rec­teur de la Banque mon­diale pour la Chine et la Mongolie, Klaus Roh­land et le « chief eco­no­mist » de la banque pour l’Asie de l’Est et la ré­gion Pa­ci­fique, Vi­kram Neh­ru, sur la base du tra­vail de plu­sieurs cen­taines d’ex­perts réunis en plu­sieurs com­mis­sions. Dès la pré­face, le ton est don­né : « La per­for­mance éco­no­mique de la Chine ces trente der­nières an­nées a été re­mar­quable. C’est une suc­cess sto­ry unique (…). Au cours des 15 ou 20 pro­chaines an­nées, la Chine est en po­si­tion de re­joindre les rangs des pays à hauts re­ve­nus. Les di­ri­geants po­li­tiques chi­nois s ont d’o rs e t déj à concen­trés sur la fa­çon de mo­di­fier la stra­té­gie de crois­sance du pays pour ré­pondre aux nou­veaux chal­lenges à ve­nir et évi­ter le middle in­come t r ap ». Ce piège, que les éco­no­mistes connaissen­t bien, un cer­tain nombre de pays afri­cains et asia­tiques n’ont pas su l’évi­ter au cours des dé­cen­nies pré­cé­dentes. Grâce à des coûts sa­la­riaux faibles, des pays pauvres peuvent com­men­cer à connaître des taux de crois­sance spec­ta­cu­laires. Mais peu à peu, l’aug­men­ta­tion des sa­laires, com­bi­née à une faible pro­duc­ti­vi­té vient éro­der les avan­tages com­pé­ti­tifs du dé­part et si ces pays ne par­viennent pas à res­tau­rer leur com­pé­ti­ti­vi­té au tra­vers de l’in­no­va­tion, ils restent pié­gés avec des coûts sa­la­riaux trop éle­vés pour la com­pé­ti­tion mon­diale mais trop faibles pour ali­men­ter la crois­sance de leur éco­no­mie par la consom­ma­tion. Les études sur ce su­jet montrent que sur 101 éco­no­mies à re­ve­nus moyens dans les an­nées 1960, seules 13 étaient pas­sées dans la ca­té­go­rie des hauts re­ve­nus en 2008, dont Hong Kong et Taï­wan, l’Ir­lande, le Ja­pon, Is­raël, Sin­ga­pour, le Por­tu­gal ou la Co­rée du Sud. La Chine du con­tinent n’en fait pas par­tie.

Quelle stra­té­gie les di­ri­geants chi­nois comptent-ils mettre en oeuvre pour ac­cé­der à la ca­té­go­rie des pays à hauts re­ve­nus ? Le do­cu­ment de la Banque mon­diale et du DRC ouvre un cer­tain nombre de pistes qui ­per­mettent d’ap­pré­hen­der les ­élé­ments clés de cette nou­velle stra­té­gie. Elle s’or­ga­nise ap­pa­rem­ment au­tour de six points clés :

le sec­teur pu­blic

De nom­breuses études viennent confir­mer ce que les pra­ti­ciens de l’éco­no­mie chi­noise savent de­puis long­temps : les en­tre­prises pu­bliques chi­noises consomment trop de res­sources de l’État et souffrent sou­vent d’une gou­ver­nance in­suf­fi­sante com­pa­rée aux stan­dards in­ter­na­tio­naux. Il n’est donc pas ano­din de lire sous la plume des au­teurs du do­cu­ment de la Banque mon­diale que « le gou­ver­ne­ment de­vrait en­cou­ra­ger da­van­tage de concur­rence dans l’éco­no­mie et s’as­su­rer que les fonds pu­blics soient uti­li­sés pour fi­nan­cer une gamme plus large d’ac­ti­vi­tés

[Luo wei bj/imaginechi­na]

La Chine compte plus d’un mil­liard d’uti­li­sa­teurs de té­lé­phones por­tables.

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