Le PS ne re­met pas en cause cette po­li­tique in­dus­trielle très col­ber­tiste, mais s’au­to­rise des cri­tiques.

La Tribune Hebdomadaire - - REPORTAGE - Fa­bien Pi­liu

Juin 2009. Se­couée par la crise fi­nan­cière et sa pro­pa­ga­tion à l’éco­no­mie réelle, l’éco­no­mie française n’est pas loin d’être ex­sangue. Pour le qua­trième tri­mestre consé­cu­tif, l’ac­ti­vi­té éco­no­mique a en­core re­cu­lé entre jan­vier et mars, pré­pa­rant la plus forte ré­ces­sion de l’après­guerre. Les ef­fets du plan de re­lance se font déses­pé­ré­ment at­tendre. Le chô­mage pro­gresse dans toutes les ré­gions. De­vant le Congrès, de­vant le­quel il pro­non­ce­ra son seul et unique dis­cours, à Ver­sailles, Ni­co­las Sar­ko­zy an­nonce le lan­ce­ment d’un Grand em­prunt de 35 mil­liards d’eu­ros pour fi­nan­cer les in­ves­tis­se­ments d’ave­nir de la France. Un an et quelques po­lé­miques plus tard, sur la né­ces­si­té de ra­jou­ter de la dette à la dette, le 9 mars 2010, le Grand Em­prunt se­ra vo­té au par­le­ment don­nant nais­sance au Com­mis­sa­riat gé­né­ral à l’in­ves­tis­se­ment, char­gé de sé­lec­tion­ner et de dis­tri­buer la manne.

Deux ans plus tard, 25,4 mil­liards ont dé­jà été en­ga­gés, soit 80 % du mon­tant al­loué. Con­for­mé­ment aux re­com­man­da­tions du tan­dem Ro­card-Jup­pé qui a pré­si­dé la com­mis­sion éla­bo­rant le ca­hier des charges du Grand em­prunt, le Com­mis­sa­riat gé­né­ral à l’in­ves­tis­se­ment (CGI) joue son rôle : fi­nan­cer la re­cherche dans les uni­ver­si­tés, les hô­pi­taux et les en­tre­prises. Lors du bi­lan d’étape réa­li­sé en mars der­nier, 10,8 mil­liards en cash avaient été dé­blo­qués et 14,6 mil­liards avaient été ac­cor­dés en do­ta­tions non consom­mables. Au to­tal, sur près de 3 000 dos­siers re­çus, le CGI di­ri­gé par Re­né Ri­col, mé­dia­teur du cré­dit, a sou­te­nu 880 pro­jets. Des na­no­tech­no­lo­gies à l’avion du futur, en ­pas­sant par les éner­gies re­nou­ve­lables, le nu­mé­rique ou en­core l’ha­bi­tat du futur, tous les sec­teurs sont ir­ri­gués dans la qua­si-to­ta­li­té des ter­ri­toires, y com­pris les DOM (voir les cartes ci-contre).

Et la suite ? Pour Re­né Ri­col, qui ces­se­ra ses fonc­tions le 15 juin pour re­prendre les rênes de sa so­cié­té d’ex­per­tise et de conseil fi­nan­cier, le CGI conti­nue­ra sa mis­sion après le 6 mai. Quel que soit le ré­sul­tat du scru­tin. « Le com­mis­sa­riat est rat­ta­ché à Ma­ti­gnon. On ne peut pas s’en dé­bar­ras­ser comme ça. C’est heu­reux, car il y a en­core du tra­vail » , ex­plique-t-il à La Tri­bune. C’est que la mis­sion du Com­mis­sa­riat n’est pas ter­mi­née. D’abord, il reste en­vi­ron 7 mil­liards d’eu­ros à en­ga­ger. En­suite, il faut ache­ver le tra­vail de contrac­tua­li­sa­tion avec les opé­ra­teurs, en par­ti­cu­lier l’agence na­tio­nale de la re­cherche (ANR). En­fin, le CGI doit as­su­rer le sui­vi des en­ga­ge­ments pris par toutes les par­ties. Se­lon le Com­mis­saire, la du­rée de vie du dis­po­si­tif est d’au moins deux ans.

Le par­ti so­cia­liste, qui n’avait pas vo­té le Grand Em­prunt, ne re­met pas en cause ce choix de po­li­tique in­dus­trielle très col­ber­tiste, mais s’au­to­rise quelques cri­tiques. dé­pu­té so­cia­liste qui a éla­bo­ré le « Pacte pro­duc­tif » in­té­gré au pro­gramme éco­no­mique de François Hol­lande. De son cô­té, Ka­rine Ber­ger, éco­no­miste et conseillèr­e du can­di­dat so­cia­liste, loue les in­ves­tis­se­ments réa­li­sés à l’uni­ver­si­té mais re­grette le trop grand « sau­pou­drage » des dé­penses. Une cri­tique que ba­laie Re­né Ri­col. « Nous avons été ex­trê­me­ment vi­gi­lants sur ce point. Il n’y a que dans le nu­mé­rique que nous avons “sau­pou­dré” en créant des fonds ou­verts à tous ceux qui avaient des pro­jets d’ex­cel­lente ­f a c t u r e . D’ailleurs, j’es­père qu’il y en au­ra le plus pos­sible » , ex­plique-t-il.

En dé­pit de ces cri­tiques, le Grand Em­prunt se­ra à n’en pas dou­ter, avec le FSI Ré­gions, l’un des res­ca­pés des ré­formes de Ni­co­las Sar­ko­zy en cas de vic­toire so­cia­liste le 6 mai. Son fonc­tionne- « C’est la seule ini­tia­tive prise par le gou­ver­ne­ment en fa­veur de l’in­dus­trie de­puis 2007. Mais, c’est in­suf­fi­sant pour ré­in­dus­tria­li­ser la France. L’État n’a pas joué son rôle de stra­tège. Il s’est conten­té de me­ner une po­li­tique d’ap­pels à pro­jets » , ex­plique Alain Rous­set, le

, avait dé­cla­ré François Hol­lande en fé­vrier. Comment ? Dans son état­ma­jor, la ques­tion n’est pas tran­chée. Une sim­pli­fi­ca­tion est en­vi­sa­gée « Le Grand Em­prunt a créé un mil­le­feuilles de struc­tures qui a énor­mé­ment com­plexi­fié les éco­sys­tèmes. Entre les Equi­pex, les Idex, les IRT et tous les autres sigles bar­bares qui ont vu le jour, on ne sait plus de quoi on parle » , re­grette Alain Rous­set. Autre piste évo­quée dans le camp so­cia­liste : ré­équi­li­brer la ré­par­ti­tion PME/grands groupes. « Trop d’ap­pels à pro­jets ont été rem­por­tés par les grandes en­tre­prises, au dé­tri­ment des TPE, des PME et des ETI. Il n’est pas nor­mal qu’Air­bus fasse par­tie de deux IRT [Ins­ti­tut de re­cherche tech­no­lo­gique, ndlr] » , re­grette Ge­ne­viève Fio­ra­so, la dé­pu­tée SRC de l’Isère.

À plus long terme, même si l’im­pact sur la crois­sance et l’em­ploi est, comme le re­con­naît Re­né Ri­col, im­pos­sible à es­ti­mer, faut-il ré­édi­ter l’ex­pé­rience ? Mi­chel Ro­card et Alain Jup­pé y sont fa­vo­rables. Ni­co­las Sar­ko­zy éga­le­ment. Sans sur­prise, les en­tre­prises ap­plau­di­raient des deux mains cette aide pu­blique. Elles n’ont pas les res­sources fi­nan­cières suf­fi­santes pour mul­ti­plier les pa­ris ris­qués ; les banques et les as­su­reurs, qui se re­plient der­rière le res­pect im­pé­ra­tif des normes Bâle III et Sol­va­bi­li­té II pour jus­ti­fier leur désen­ga­ge­ment des dos­siers aux ren­de­ments aléa­toires, ne jouent plus leur rôle d’in­ter­mé­dia­tion ; en­fin le ca­pi­tal-risque et le ca­pi­tal dé­ve­lop­pe­ment sont trop faibles en France.

« Peu im­porte la mé­thode ! Le sou­tien pu­blic est im­pé­ra­tif dans les sec­teurs qui évo­luent ex­trê­me­ment vite sur le plan tech­no­lo­gique. C’est en par­ti­cu­lier le cas dans le do­maine des éner­gies re­nou­ve­lables. Sans une ac­tion conti­nue de l’État, les en­tre­prises fran­çaises se­ront dis­tan­cées dans la course à l’in­no­va­tion que se livrent leurs concur­rentes du monde en­tier » , re­doute Jean-louis Bal, le pré-

[éric piermont/afp]

De gauche à droite : Alain Jup­pé, Mi­chel Ro­card et Re­né Ri­col, le 20 mars der­nier, au Com­mis­sa­riat gé­né­ral à l’in­ves­tis­se­ment.

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