« Re­créer du lien et s’in­té­res­ser aux “pe­tits” su­jets »

La Tribune Hebdomadaire - - QU’ELLE EST VERTE MA VALLÉE - Propos recueillis par S.P.

Il va être urgent pour le nou­veau pré­sident et son équipe d’être ca­pable de pen­ser la crise comme une mu­ta­tion glo­bale de notre so­cié­té. Si on conti­nue de la pen­ser comme une somme de pro­blèmes iso­lés, à ré­soudre sur un mode fron­tal sans cher­cher à les ins­crire dans des liens si­gni­fiants, la souf­france des Fran­çais risque de s’ag­gra­ver ou de se dé­pla­cer, mais pas de se ré­soudre. La crise est une « po­ly­crise » pour re­prendre la for­mule d’Ed­gar Morin. Il s’agit donc pour le pré­sident de chan­ger son lo­gi­ciel in­terne et tout son sys­tème d’ana­lyse. Pour l’heure, les Fran­çais craignent qu’au­cune équipe à ve­nir n’en soit ca­pable. Certes, « il faut re­mettre l’hu­main au coeur des dé­bats » , clament cer­tains po­li­tiques qui semblent avoir com­pris l’en­jeu. Mais comment ? Au­cun ne se risque à don­ner des pistes, à ex­pli­quer aux Fran­çais comment mu­ter. Comment re­pen­ser l’éner­gie? Comment s’adap­ter aux nou­veaux modes de com­mu­ni­ca­tion? Mais aus­si comment ac­cep­ter ce que nous sommes? « On sait, tout en vou­lant l’igno­rer » , dans une dé­né­ga­tion mas­sive, que notre état psy­chique a une ré­so­nance so­ciale et éco­no­mique, que lorsque nous sommes plus épa­nouis on tra­vaille mieux, on élève mieux nos en­fants, on crée de l’apai­se­ment so­cial, on est plus dis­po­nible pour les autres, en par­ti­cu­lier, les déshé­ri­tés. Une bonne san­té psy­chique conduit à une bonne san­té so­ciale, à une ges­tion éco­no­mique et fi­nan­cière plus ré­flé­chie. C’est la so­cié­té dans son en­semble qui s’en trouve ré­con­for­tée. Cette san­té de l’être, comme je la nomme, re­vient à ac­cep­ter nos manques, nos fai­blesses, notre vul­né­ra­bi­li­té plu­tôt que de l’an­nu­ler. Car, à force de la nier, on en vient à haïr chaque ma­ni­fes­ta­tion de cette part hu­maine vul­né­rable. Les pre­miers tou­chés sont les jeunes, mais aus­si les en­fants, dont nous ne sup­por­tons plus les ma­ni­fes­ta­tions de leur crois­sance, les mères qui, quand elles dé­faillent, sont li­vrées à l’op­probre. L’édu­ca­tion, la fa­mille, la ma­ter­ni­té, sont des thèmes igno­rés dans leurs va­leurs, alors qu’ils sont en lien di­rect avec l’em­ploi, l’éco­no­mie, les fi­nances. Ils doivent donc de­ve­nir cen­traux, ils traitent di­rec­te­ment des condi­tions de vie quo­ti­dienne des Fran­çais. Cet homme fra­gile qui, loin d’être au­to­dé­ter­mi­né, a be­soin que nous le re­con­si­dé­rions dans ce qu’il est, dans les liens qui l’ont construit et qui ont fait de lui un être de lan­gage por­teur d’une his­toire à en­tendre. Le plus grand chan­tier et le plus am­bi­tieux, c’est de re­créer du lien là où jus­te­ment il a été dé­truit. Il faut ar­rê­ter de tout seg­men­ter. Lorsque, dans l’édu­ca­tion na­tio­nale, on sup­prime des postes, ce sont nos en­fants que nous mal­trai­tons et les pa­rents que nous in­quié­tons. Quand on ne donne pas aux pa­rents les moyens de faire gar­der ai­sé­ment leurs en­fants pour al­ler tra­vailler se­rei­ne­ment, c’est notre éco­no­mie qui est tou­chée. Ar­rê­tons les sem­pi­ter­nelles af­fir­ma­tions d’un autre temps, « la crois­sance va don­ner de l’em­ploi ». Ce qui va ai­der l’em­ploi, c’est de le pen­ser au­tre­ment, de re­don­ner confiance aux in­di­vi­dus, et aux plus vul­né­rables, no­tam­ment les jeunes. Cette ca­pa­ci­té à faire du lien doit s’in­sé­rer dans une dé­marche de re­cons­truc­tion gé­né­rale. Cette crise fi­nan­cière et éco­no­mique est symp­to­ma­tique d’un mal plus glo­bal qu’il faut pen­ser au­tre­ment, d’un mal pro­fond. Comme en psy­cha­na­lyse quand un pa­tient énonce son symp­tôme, l’ob­jec­tif n’est pas de le faire taire mais de le re­con­naître, de le com­prendre et de lui don­ner du sens c’est-à-dire de l’in­ter­pré­ter dans l’his­toire pro­fonde du su­jet. In­ter­pré­ter, soit faire émer­ger le sens dans les liens qui l’ont conçu. Les Fran­çais sont in­quiets parce qu’ils voient bien qu’au­cun po­li­tique n’est as­sez ma­ture pour pen­ser la mu­ta­tion. Les mi­nis­tères consi­dé­rés comme « pe­tits », tels que la Fa­mille, doivent de­ve­nir cen­traux parce qu’ils sont ceux qui traitent di­rec­te­ment des condi­tions de vie quo­ti­dienne des Fran­çais. Notre sys­tème de san­té meurt de ne plus re­gar­der les per­sonnes, mais de ne s’in­té­res­ser qu’à l’as­pect fi­nan­cier. La so­cié­té est en passe de de­ve­nir mal­trai­tante dans son en­semble. Ce sont les « pe­tits » su­jets qui de­vraient être la prio­ri­té du pré­sident. Mais pour ce­la, il faut du cou­rage, de l’éner­gie et une grande mo­des­tie.

[Fra­nois Du­faux/afp]

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