Peut-on sau­ver le « sol­dat ac­tions ? »

La Tribune Hebdomadaire - - QU’ELLE EST VERTE MA VALLÉE - Un ban­quier

Le placement en ac­tions n’a plus le vent en poupe. Les in­ves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels le dé­laissent. Les pe­tits por­teurs y ont per­du presque toutes leurs plumes après les trois krachs de 2000, 2008 et 2011. Re­don­ner aux ac­tions leur va­leur de placement de long terme, voi­là le dé­fi à re­le­ver pour fi­nan­cer l’éco­no­mie.

Qu’il est loin le temps où les ac­tions étaient le placement roi ! Où, sur de longues pé­riodes, cette classe d’ac­tifs bat­tait toutes les autres, obli­ga­tions, or ou immobilier. Au­jourd’hui, après trois crises fi­nan­cières en 2001 (krach de la bulle In­ter­net), 2008 (crise des sub­primes) et 2011 (crise de la dette en zone eu­ro), le bla­son des ac­tions n’a ja­mais été aus­si terne. Cette crise de confiance rend la vie de plus en plus dure aux en­tre­prises, bien en peine de sub­ve­nir à leurs be­soins de fi­nan­ce­ment en fonds propres. Les rai­sons de ce dés­in­té­rêt ne manquent pas. Au-de­là des trois krachs des dix der­nières an­nées, et de leurs dou­lou­reuses consé­quences sur les cours de Bourse de nombre de va­leurs co­tées, le « sol­dat ac­tions » est au­jourd’hui pé­na­li­sé par les nou­velles normes pru­den­tielles im­po­sées aux plus gros don­neurs d’ordres d’au­tre­fois: les banques et les com­pa­gnies d’as­su­rance. Avec l’en­trée pro­chaine en vi­gueur des règles de Bâle III et de Sol­va­bi­li­té II, ces in­ves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels (les « zin­zins »), tra­di­tion­nels mo­teurs de la li­qui­di­té en Bourse, sont contraints de ré­duire les mon­tants al­loués à l’in­ves­tis­se­ment en ac­tions. Et qui dit vo­lumes de tran­sac­tions en baisse dit aus­si vo­la­ti­li­té exa­cer­bée, ce qui contri­bue à dé­cou­ra­ger les in­ves­tis­seurs de pas­sage, las de de­voir su­bir des trous d’air à ré­pé­ti­tion sans vé­ri­table rai­son. « Les po­li­tiques ont éga­le­ment leur part de res­pon­sa­bi­li­té dans cette évo­lu­tion. Ils ne cessent de stig­ma­ti­ser la Bourse et les ac­tion­naires com­pa­rés à des ra­paces sans coeur et sans scru­pule, com­mente un pro­fes­sion­nel. Le ré­veil se­ra dou­lou­reux lorsque l’on se ren­dra compte, un beau ma­tin, que la plu­part des en­tre­prises fran­çaises se­ront dé­te­nues par des in­ves­tis­seurs chi­nois ou moyen-orien­taux. On ne peut certes pas les en blâ­mer, nombre de so­cié­tés va­lant au­jourd’hui moins que leurs fonds propres. » Cette désaf­fec­tion pour les ac­tions n’est d’ailleurs pas sans con­sé­quence sur l’in­dus­trie fi­nan­cière de­puis un peu plus d’un an. Le nombre de cour­tiers ne cesse de di­mi­nuer. Quant aux so­cié­tés de ges­tion, la ré­duc­tion des en­cours qu’elles gé­raient a été telle l’an pas­sé qu’elles ont dû or­ga­ni­ser de dras­tiques re­struc­tu­ra­tions. Pour se ras­su­rer, on pour­rait pen­ser que ce dés­in­té­rêt est mo­men­ta­né, qu’il n’est qu’un ef­fet col­la­té­ral d’une crise fi­nan­cière aux consé­quences dif­fuses. Ou bien la tra­duc- tion d’une pro­fonde dé­fiance des épar­gnants eu­ro­péens à l’égard de cette classe d’ac­tifs… Un re­tour en grâce est-il pos­sible? « Il ne faut pas perdre de vue que les en­tre­prises sont une part de l’éco­no­mie réelle. Et que l’on ne peut les lais­ser de cô­té comme si elles n’exis­taient plus. Certes, les ac­tions partent de haut si l’on se ré­fère aux ni­veaux de cours de 2000, juste avant l’écla­te­ment de la pre­mière bulle. Certes, les in­ves­tis­seurs ont été échau­dés à cette oc­ca­sion. Mais ces mêmes ac­tions versent de co­pieux di­vi­dendes et offrent à ce titre des ren­de­ments bien su­pé­rieurs (entre 4 et 5 %) à ceux des obli­ga­tions, de l’immobilier ou tout autre placement sup­po­sé gé­né­reux » , com­mente Ro­main Bur­nand, pa­tron de la so­cié­té de ges­tion Mo­ne­ta As­set Ma­na­ge­ment (lire aus­si page 38). Unar­gu­ment­que­ne­va­pas­man­quer de mettre en avant Pa­ris Eu­ro­place, l’as­so­cia­tion de lob­bying pour la pro­mo­tion de la Bourse pa­ri­sienne. Celle-ci vient de pu­blier un Livre blanc conte­nant soixante pro­po­si­tions pour do­per la place. Des pro­po­si­tions em­pi­riques qui ap­pellent à un re­gain d’in­té­rêt, de nou­velles me­sures pour dy­na­mi­ser le fi­nan­ce­ment des PME, avec no­tam­ment la créa­tion d’un com­par­ti­ment bour­sier spé­ci­fique pour les va­leurs moyennes, quelques fa­veurs fis­cales et des so­lu­tions pour re­lan­cer l’in­ves­tis­se­ment long terme. Rien de très concret. dant Od­do, vieille mai­son pa­ri­sienne qui vient de nouer un ac­cord avec un cour­tier chi­nois en vue de dé­ve­lop­per une ac­ti­vi­té de conseil en ges­tion d’ac­tifs et de banque d’af­faires. Con­crè­te­ment, le groupe chi­nois dis­tri­bue­ra en Chine un fonds spé­cia­li­sé en ac­tions de so­cié­tés de luxe in­ter­na­tio­nales sé­lec­tion­nées par les équipes d’Od­do. Ce der­nier de­vrait éga­le­ment avoir ac­cès plus fa­ci­le­ment au vi­vier d’en­tre­prises chi­noises dé­si­reuses de s’in­tro­duire en Bourse en Eu­rope, et plus spé­cia­le­ment à Pa­ris. Un tour­nant dé­ci­sif pour cette so­cié­té de Bourse française dont l’ave­nir dé­pen­dait de sa ca­pa­ci­té à trou­ver de nou­veaux re­lais de crois­sance. Et la Chine, comme ses voi­sins asia­tiques, mais aus­si les pays émer­gents d’Amé­rique la­tine font par­tie des pistes que comptent suivre les pro­fes­sion­nels pour com­bler l’ano­rexie du mar­ché eu­ro­péen. Avec le risque de pla­cer l’es­sen­tiel des por­te­feuilles d’ac­tions fran­çaises entre les mains d’in­ves­tis­seurs asia­tiques ou du Moyen-Orient, avec une forte pous­sée des in­ves­tis­seurs qa­ta­ris (ré­cem­ment en­trés au ca­pi­tal de To­tal, Vi­ven­di et La­gar­dère). à l’heure ac­tuelle, un peu plus de 40 % du CAC 40 est entre les mains d’in­ves­tis­seurs in­ter­na­tio­naux.

Les ac­tions peuvent ai­der les Fran­çais à pré­pa­rer cette échéance de long terme, la re­traite. »

« Les ac­tions ne pour­ront re­trou­ver leur éclat que si l’épargne longue est de nou­veau mise en avant au dé­tri­ment des pro­duits de court terme » , ex­plique Gé­rard Mes­tral­let, le pré­sident de Pa­ris Eu­ro­place et PDG de GDF Suez. Les in­gé­nieux concep­teurs de pro­duits ul­tra­so­phis­ti­qués pour jouer avec ef­fet de le­vier toutes sortes de concepts et de dé­ca­lages de cours, vont-ils être aus­si ima­gi­na­tifs pour trou­ver le nou­veau pro­duit mi­racle? Tous les ac­teurs de la Bourse l’es­pèrent ar­dem­ment. En at­ten­dant, cer­tains d’entre eux ne mé­nagent pas leurs ef­forts pour al­ler trou­ver sous d’autres tro­piques la li­qui­di­té per­due en France. C’est le cas du cour­tier in­dé­pen- En at­ten­dant, les pe­tits por­teurs ne semblent pas prêts à re­ve­nir sur le placement « ac­tions ». Les sta­tis­tiques en té­moignent: après avoir long­temps comp­té entre 6 et 7 mil­lions de dé­ten­teurs de titres, la France ne to­ta­lise plus qu’en­vi­ron 4 mil­lions d’ac­tion­naires in­di­vi­duels. Et en­core, ce pal­ma­rès a été réa­li­sé en 2010, avant la der­nière se­cousse de l’été 2011 qui a dû en dé­goû­ter en­core bien d’autres. Et, lors­qu’on les in­ter­roge, ils font sou­vent la gri­mace. Les ac­tions? Ils ont été ten­tés d’en ache­ter au dé­but des an­nées 2000. Mais ils ont pris une telle « veste » qu’on ne les y re­pren­dra plus. La messe est dite. Reste à pro­mou­voir ce pro­duit pour ses ver­tus de placement long terme. Pour ce faire, rien de tel que de re­lan­cer le thème de la pré­pa­ra­tion de la re­traite. Pour l’heure, les pou­voirs pu­blics ont fa­vo­ri­sé la créa­tion de deux en­ve­loppes gé­rées par des éta­blis­se­ments fi­nan­ciers et pro­po­sées au pu­blic : le Perp et le Per­co, per­met­tant de se consti­tuer une épargne de très long terme avec, dans un cas, une sor­tie en ca­pi­tal et, dans l’autre, une sor­tie en rente. Ces en­ve­loppes ont l’avan­tage de pou­voir être mises en place avec l’aide de son en­tre­prise lorsque celle-ci peut jouer le jeu. Mais cette ini­tia­tive n’a pas eu le suc­cès es­comp­té, la re­traite par ca­pi­ta­li­sa­tion n’ayant tou­jours pas le vent en poupe par rap­port à la ré­par­ti­tion. « Lorsque les Fran­çais au­ront com­pris qu’ils doivent pré­pa­rer par eux-mêmes leur re­traite et sur­tout que les ac­tions, loin d’être des je­tons de ca­si­no, peuvent les ai­der à pré­pa­rer cette échéance de long terme, ce placement pour­ra re­trou­ver ses lettres de no­blesse » , com­mente un ban­quier. à dé­faut d’ac­cep­ter de créer des fonds de pen­sion à la française, pro­jet qu’au­cun res­pon­sable po­li­tique n’a ja­mais vou­lu en­dos­ser, le nou­veau pré­sident de­vra trou­ver une autre ré­ponse à ce pro­blème ma­jeur.

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