Quand la Grèce joue son « ta­pis »

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE -

En quelques jours, le dé­bat sur la re­lance de la crois­sance en Eu­rope a lais­sé place à une ques­tion que l’on croyait pour­tant ré­so­lue : l a Grèce peut-elle res­ter dans la zone eu­ro ? Les ef­forts des di­ri­geants eu­ro­péens et des créan­ciers pri­vés qui au­ront per­mis la con­clu­sion d’un plan dit « de sau­ve­tage », voi­ci quelques se­maines, n’au­ront donc ser­vi à rien. Le ver­dict des urnes a été ren­du et il est sans ap­pel. Le peuple grec re­fuse d’en­té­ri­ner les ré­formes struc­tu­relles qui condi­tionnent l’oc­troi de l’aide eu­ro­péenne. C’est un séisme, car ce vote ne re­met pas seule­ment en ques­tion le main­tien de la Grèce dans la zone eu­ro ou l’Union eu­ro­péenne, mais l’exis­tence même de l’Union éco­no­mique et mo­né­taire. Ce n’est certes pas la pre­mière fois dans son his­toire que l’Eu­rope est confron­tée au re­fus de l’un ou de plu­sieurs de ses membres, par la voie dé­mo­cra­tique, d’en­té­ri­ner un pro­jet cru­cial. Mais cette fois, les en­jeux sont au­tre­ment plus im­por­tants que lors des pro­ces­sus de ra­ti­fi­ca­tion du trai­té de Maas­tricht ou du trai­té sur la nou­velle cons­ti­tu­tion. Que faire lorsque le peuple dit « non » au plan qui est cen­sé le sau­ver ? S’agis­sant de la Grèce, il n’y a guère que deux voies pos­sibles. La pre­mière est celle de l’ex­clu­sion ou du dé­part vo­lon­taire. On a vu, ces jours-ci, fleu­rir un peu par­tout des scé­na­rios de sor­tie, aux­quels on a même ac­co­lé une sorte de marque, le « Grexit ». Ces scé­na­rios en­vi­sagent tou­jours plus ou moins les mêmes hy­po­thèses : tech­ni­que­ment, la sor­tie de la Grèce de la zone eu­ro est pos­sible, mais seule­ment si ses consé­quences sont stric­te­ment conte­nues à la Grèce. Or c’est très im­pro­bable. Mé­ca­ni­que­ment, un dé­faut grec ne peut que se tra­duire par une hausse des taux d’in­té­rêt sur les dettes pu­bliques de tous les pays de la zone qui ne sont pas triple A, et par la né­ces­si­té pour les banques d’ap­pli­quer de nou­veaux « hair­cuts » sur les obli­ga­tions es­pa­gnoles et ita­liennes, mais aus­si sur les titres grecs dont ils sont en train d’hé­ri­ter au titre du plan de sau­ve­tage. Donc une nou­velle crise des mar­chés et des banques, alors même que les mé­ca­nismes d’aide que sont le FESF et le MES ne sont pas aptes à prendre en charge une im­passe de cette am­pleur, sans par­ler de la BCE qui ne se­rait pas da­van­tage ca­pable d’in­ter­ve­nir aux ni­veaux re­quis. Les Grecs lisent les jour­naux fi­nan­ciers. Ils maî­trisent par­fai­te­ment ces scé­na­rios. Et ils pro­posent, en fait, la se­conde voie : re­fu­ser le pacte d’aus­té­ri­té que l’Union eu­ro­péenne leur im­pose, tout en res­tant dans la zone eu­ro, puisque per­sonne ne peut les obli­ger à la quit­ter. C’est une sorte de par­tie de po­ker : se­lon les son­dages, les élec­teurs grecs don­ne­raient, le 17 juin pro­chain, une prime confor­table au par­ti de la gauche ra­di­cale, Sy­ri­za, di­ri­gé par le frin­gant Alexis Tsi­pras. pou­vaient avoir lieu sur de nou­velles me­sures de sou­tien. Ce qui équi­vaut de fait à une re­né­go­cia­tion. En réa­li­té, ce sont bien les Grecs qui ont la main. Ces der­niers jours, ils ont re­ti­ré plus de 800 mil­lions d’eu­ros des gui­chets des banques, ce qui in­dique qu’ils sont lu­cides sur les consé­quences éven­tuelles d’une sor­tie de l’eu­ro et d’un re­tour de la drachme. Mais ce fai­sant, ils en­voient un signe an­ti­ci­pa­teur de la ca­tas­trophe qui at­tend l’éco­no­mie grecque en cas de sor­tie de la zone eu­ro. De­puis jan­vier 2010, ce sont 72 mil­liards d’eu­ros qui ont été re­ti­rés des comptes ban­caires, une somme consi­dé­rable si on la com­pare au mon­tant ac­tuel des dé­pôts des en­tre­prises et des mé­nages grecs dans les banques de leur pays, 165 mil­liards d’eu­ros à la fin mars 2012. En quelques se­maines à peine, cet ar­gent pour­rait quit­ter les banques si la sor­tie de la zone eu­ro de­ve­nait le scé­na­rio le plus plau­sible. Mais ce n’est pas tout. Si les Grecs né­go­cient un adou­cis­se­ment du plan d’aus­té­ri­té tout en res­tant dans la zone eu­ro, ce­la gal­va­ni­se­ra les opi­nions pu­bliques en Es­pagne, en Ita­lie et au Por­tu­gal, qui es­ti­me­raient qu’il n’y a au­cune rai­son pour qu’ils ne bé­né­fi­cient pas des mêmes as­sou­plis­se­ments. L’on voit les risques d’un tel glis­se­ment : l’Al­le­magne to­ta­le­ment iso­lée en Eu­rope si elle re­fuse, ou contrainte à al­ler à marche for­cée vers une ré­duc­tion si­gni­fi­ca­tive de l’ex­cé­dent de sa ba­lance cou­rante et à une ré­duc­tion de sa com­pé­ti­ti­vi­té. C’est le piège par­fait. Si l’Eu­rope re­fuse de re­né­go­cier avec la Grèce, cette der­nière peut dé­ci­der de quit­ter la zone eu­ro, et c’est une crise po­li­tique et fi­nan­cière ma­jeure qui sur­vient. Si l’on ac­corde aux Grecs ce qu’ils semblent vou­loir, c’est une re­mise en ques­tion de fait de la sé­vé­ri­té des plans d’aus­té­ri­té par­tout en Eu­rope, et les in­ves­tis­seurs sanc­tion­ne­ront ce qu’ils consi­dé­re­ront comme un aban­don. Les pro­chains dî­ners entre François Hol­lande, An­ge­la Mer­kel et les autres di­ri­geants eu­ro­péens risquent donc d’être as­sez épi­cés.&

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