L’état de Ca­li­for­nie es­père em­po­cher 500 mil­lions de dol­lars d’im­pôts sur les nou­veaux mil­lion­naires.

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Chez Fa­ce­book, à Men­lo Park, l’am­biance est stu­dieuse en ce dé­but mai. An­cien siège de Sun Mi­cro­sys­tems, le vaste cam­pus po­sé au bord de la baie de San Fran­cis­co se com­pose d’une di­zaine de bâ­ti­ments bas dans des tons rouille. à part le fa­meux pouce ap­pro­ba­teur, sym­bole du « Like » (« J’aime ») de Fa­ce­book qui s’af­fiche sur une pan­carte vi­sible de la route, la so­cié­té n’est pas du genre ta­pa­geur et semble même re­cro­que­villée sur elle-même. Le long de Ha­cker Way (« la route du pi­rate in­for­ma­tique » mais aus­si « la mé­thode des pirates », se­lon la phi­lo­so­phie de Mark Zu­cker­berg, le fon­da­teur de Fa­ce­book), on n’aper­çoit que des par­kings, où quelques Porsche cô­toient des voi­tures plus or­di­naires. Signe concret de la crois­sance de la so­cié­té, des en­gins de construc­tion sont dé­jà à l’oeuvre pour agran­dir le cam­pus in­ves­ti de­puis moins de six mois.

Deux em­ployés en te­nue dé­con­trac­tée font une pause sur des bancs ins­tal­lés à quelques pas de l’en­trée. En vé­ri­té, Keith est un contrac­tor, un in­té­ri­maire em­bau­ché pour une du­rée in­dé­ter­mi­née afin de don­ner un coup de main dans le dé­par­te­ment des fi­nances. « Je n’ai pas de stock-op­tions » pré­cise-t-il d’em­blée. « Mais c’est la so­cié­té la plus sym­pa dans la­quelle j’aie tra­vaillé jus­qu’ici. Le rythme est ra­pide, c’est la per­for­mance et l’in­no­va­tion qui comptent. Il y a deux ca­fé­té­rias qui servent une nour­ri­ture très saine, on n’a même pas be­soin de quit­ter le cam­pus. » D’après lui, les em­ployés ne passent pas leur temps à dis­cu­ter de l’en­trée en Bourse, pour­tant l’évé­ne­ment de l’an­née dans la Si­li­con Val­ley et à Wall Street. Son col­lègue s’in­quiète. « Tu sais qu’on n’est pas cen­sé par­ler aux jour­na­listes ? » Fin de la conver­sa­tion. Tous les autres em­ployés con­tac­tés ob­servent les ins­truc­tions à la lettre en sui­vant l’exemple de Mark Zu­cker­berg.

Dé­but mai, « Zuck », le fon­da­teur et PDG de 28 ans, a in­vi­té les ca­mé­ras de la chaîne ABC sur le cam­pus pour une in­ter­view ex­clu­sive. Pas pour par­ler de l’in­tro­duc­tion en Bourse, mais pour faire la pro­mo- tion d’une nou­velle fonc­tion ins­pi­rée par sa pe­tite amie étu­diante en mé­de­cine et son ami­tié avec feu Steve Jobs. De­puis le 1er mai, les uti­li­sa­teurs amé­ri­cains et an­glais peuvent in­di­quer qu’ils sont don­neurs d’or­ganes ou faire le né­ces­saire en ligne pour le de­ve­nir. En re­vanche, mo­tus et bouche cou­sue sur l’in­tro­duc­tion pen­dant la quiet per­iod, la pé­riode d’abs­ten­tion ré­gle­men­taire. « Nous es­sayons de res­ter concen­trés sur le long terme… Nous se­rons ju­gés sur la qua­li­té des choses que nous conce­vons et sur le fait que les gens les aiment », a ex­pli­qué Mark Zu­cker­berg.

Si les em­ployés de Fa­ce­book gardent le si­lence, le reste de la Si­li­con Val­ley n’en fi­nit pas de com­men­ter cette IPO ( « ini­tial pu­blic of­fe­ring » ) his­to­rique. « On res­sent beau­coup d’en­thou­siasme, car c’est de loin la plus grosse in­tro­duc­tion de­puis Google en 2004. Avec 900 mil­lions d’uti­li­sa­teurs, tout le monde est au cou­rant, même ceux qui ne s’in­té­ressent pas à la Bourse ou à la high-tech ha­bi­tuel­le­ment », ex­plique Pe­ter De­le­vett, qui couvre les start-up pour le quo­ti­dien de la Val­ley, le San Jose Mer­cu­ry News : « C’est un évé­ne­ment em­blé­ma­tique. » Pour Ke­vin Hartz, un en­tre­pre­neur en sé­rie et in­ves­tis­seur de longue date dans des so­cié­tés comme PayPal et Pin­te­rest, « l’in­tro­duc­tion de Fa­ce­book va être spec­ta­cu­laire et il y au­ra un ef­fet d’en­traî­ne­ment sur d’autres so­cié­tés, ce se­ra peut-être la plus grosse in­tro­duc­tion de tous les temps dans la high-tech. passe ac­tuel­le­ment dans la Si­li­con Val­ley, où l’ar­gent coule à flots. Il est ex­trê­me­ment fa­cile pour une star­tup de le­ver 400 000 dol­lars en dix mi­nutes, mais ce­la ne de­vrait pas du­rer », ob­serve-t-il.

Le re­nou­veau dans la Si­li­con Val­ley, lar­ge­ment por­té par Fa­ce­book, pose des dé­fis par­ti­cu­liers. « J’ai 40 postes à pou­voir. C’est la pre­mière fois de­puis 1999 qu’il est si dif­fi­cile de trou­ver des gens » , constate Ke­vin Hartz dont la so­cié­té, Event­brite, spé­cia­li­sée dans l’or­ga­ni­sa­tion d’évé­ne­ments, est de­puis peu pré­sente en France. C’est une con­sé­quence de l’ef­fet Fa­ce­book et de l’en­goue­ment au­tour des ap­pli­ca­tions mo­biles et so­ciales. Outre le re­cru­te­ment, cette ef­fer­ves­cence touche l’immobilier, les ges­tion­naires de for­tune et les pou­voirs pu­blics de toute la ré­gion. « De­puis fin 2008, les mai­sons avaient ces­sé de se vendre en trois jours et pour un prix su­pé­rieur à ce­lui de­man­dé par le ven­deur. C’est re­par­ti. C’est l’ef­fet Fa­ce­book », ex­plique Jeff Co­wan, un ha­bi­tant de Men­lo Park. Agent immobilier à Pa­lo Al­to, Mar­cy Moyer re­la­ti­vise : « Le mar­ché est ex­trê­me­ment ten­du, les mai­sons se vendent 100 000 à 300 000 dol­lars au-des­sus du prix de­man­dé. Il y a très peu de mai­sons dis­po­nibles et beau­coup d’ache­teurs. Plus que Fa­ce­book, ce sont des em­ployés de Google ou d’Apple, un peu plus âgés. »

à l’aide de ti­ckets pour des évé­ne­ments spor­tifs ou d’autres at­ten­tions per­son­na­li­sées, toutes les grandes banques d’in­ves­tis­se­ment se po­si­tionnent pour sé­duire les nou­veaux mil­lion­naires de Fa­ce­book – on parle d’un mil­lier sur 3 500 sa­la­riés à la fin mars – et d’autres star­tup qui entrent en Bourse ou se vendent à prix d’or, comme Ins­ta­gram, ra­che­té 1 mil­liard de dol­lars par Fa­ce­book le mois der­nier. J.P. Mor­gan a ou­vert un bu­reau au coeur de Pa­lo Al­to. Mer­rill Lynch or­ga­nise des boot camps (« camps d’en­traî­ne­ment ») pour ex­pli­quer les fon­da­men­taux de la ges­tion de for­tune. « Nous nous pré­pa­rons à ai­der ces clients. Ils ont be­soin de sou­tien car c’est la pre­mière fois qu’ils font l’ex­pé­rience de ce type de ri­chesse », confirme Mi­chael Yo­shi­ka­mi de YCMNet Ad­vi­sors, qui gère un mil­liard de dol­lars d’ac­tifs.

Le gou­ver­ne­ment ca­li­for­nien, au bord de la faillite, es­time qu’il pour­rait re­ti­rer 2,45 mil­liards de dol­lars du suc­cès de Fa­ce­book dans les an­nées à ve­nir, se­lon un ré­cent rap­port of­fi­ciel. L’état es­père em­po­cher 500 mil­lions de dol­lars d’im­pôts sur les re­ve­nus de tous les nou­veaux mil­lion­naires dès cette an­née fis­cale (2011-2012) et 1,5 mil­liard la sui­vante. Au ni­veau lo­cal, Men­lo Park, une ville ré­si­den­tielle au charme un peu désuet ju­gée moins bran­chée que Pa­lo Al­to, a ac­cueilli Fa­ce­book à bras ou­verts. Elle est en train d’étu­dier sa de­mande de s’agran­dir pour ac­cueillir « en­vi­ron 6600 em­ployés sur le site du 1 601 Willow Road et 2800 em­ployés sur un autre site sur Cons­ti­tu­tion Drive », se­lon Ra­chel Gross­man, ur­ba­niste de Men­lo Park. Les deux cam­pus se­ront re­liés par un tun­nel. Pour bé­né­fi­cier d’un per­mis ac­cé­lé­ré, Fa­ce­book a ac­cep­té de ver­ser à la ville 8,5 mil­lions de dol­lars sur dix ans.

Da­vid Kirk­pa­trick, au­teur du livre La Ré­vo­lu­tion Fa­ce­book, sent aus­si l’en­thou­siasme qui tour­billonne au­tour du ré­seau so­cial. « La fa­çon dont Fa­ce­book fait au­jourd’hui par­tie du pay­sage est unique. Il n’y a pas une start-up dont la stra­té­gie ne passe pas par Fa­ce­book. Du coup, toutes les autres so­cié­tés lui sou­haitent bonne chance pour l’in­tro­duc­tion car ce se­ra un in­di­ca­teur pour les an­nées à ve­nir. » Aux yeux de ce fin connais­seur de la so­cié­té et de son fon­da­teur, un autre as­pect unique est le pou­voir sans pré­cé- dent dé­te­nu par un PDG de 28 ans à la vi­sion de long terme ex­tra­or­di­naire. « On peut se de­man­der si Fa­ce­book est un bu­si­ness ou un mo­teur de chan­ge­ment so­cial, ce qui est dif­fi­cile à es­ti­mer en termes fi­nan­ciers. » Da­vid Kirk­pa­trick s’at­tend à ce que Zu­cker­berg conti­nue le « bu­si­ness as usual », mais re­con­naît qu’il de­vra faire face à de nou­velles pres­sions des mi­lieux fi­nan­ciers et de la presse.

Pour­tant, il est convain­cu que Zu­cker­berg res­te­ra plus fi­dèle au pro­duit qu’aux in­té­rêts des ac­tion­naires. « Pour moi, l’ul­time anec­dote sur Mark Zu­cker­berg est le fait qu’il ait dé­cli­né l’offre de Mi­cro­soft à l’au­tomne 2007. Quel­qu’un de 23 ans qui re­fuse 15 mil­liards de dol­lars, donc de de­ve­nir l’homme le plus riche du monde à cet âge, c’est ré­vé­la­teur. Il faut ré­flé­chir aux im­pli­ca­tions. Il n’ac­corde pas d’im­por­tance à la ri­chesse à court terme », s’émer­veille Da­vid Kirk­pa­trick. « Il a une vi­sion et veut tou­cher tout le monde sur la pla­nète. Il ne s’ar­rê­te­ra pas avant. » Avec près d’un mil­liard d’ha­bi­tants, la pla­nète Fa­ce­book ne touche « que » 13 % de la po­pu­la­tion mon­diale…

[matt har­nak/fa­ce­book/dr]

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